Nantes, ville blessée? Impossible de trouver un autre adjectif pour définir le climat, et la réalité urbaine, dans la métropole de l'ouest de la France à nouveau victimes d'importantes dégradations ce samedi 14 septembre, dans le sillage d'une manifestation d'environ un millier de «gilets jaunes».

La maire socialiste de cette ville de 300 000 habitants, Johanna Rolland, n'en peut plus de s'exprimer dans les médias contre le déferlement de violences. Comment, après le saccage d'un restaurant Mac Donald's et de la devanture de plusieurs banques ou compagnies d'assurance par des groupes d'émeutiers dispersés en queue de cortège des «gilets jaunes», rappeler que la métropole a été sélectionnée, le 11 septembre dernier, comme candidate au titre de capitale européenne de l'innovation aux cotés d'Anvers, Bristol, Glasgow et Rotterdam ? Comment redire que la ville est aussi en pointe dans le combat contre la violence faite aux femmes, grâce à l'ouverture récente de Cit'adelles, un centre d'accueil spécialisé ? «On en peut plus. Nantes est devenue l'épicentre des colères alors que la population y vit plutôt bien et le dit lors de toutes les enquêtes» se désolait dimanche au micro de France Info le directeur de l'agence des Mutuelles, saccagée par des bandes de «black bloc» que le dispositif policier n'a pas réussi à empêcher d'atteindre le centre-ville.

Malaise des pouvoirs publics

Que Nantes, réputée pour sa quiétude au bord de la Loire et son festival «la folle journée», soit devenue le point de convergence de ces colères n'est pas étonnant. Depuis la disparition de Steve Maia Canico dans la nuit du 21 au 22 juin dernier, à priori à la suite du chaos provoqué par l'intervention des forces de police pour faire cesser les nuisances sonores trop tardives lors de la fête de la musique, la population nantaise vit mal le quadrillage des forces de l'ordre et les atermoiements du gouvernement. Après une enquête initiale de la «police des polices» dédouanant les forces de sécurité, un second rapport, cette fois de l'inspection générale de l'administration, a confirmé que le jeune homme de 24 ans, animateur scolaire, se trouvait bien sur les lieux des affrontements entre CRS et jeunes présents aux concerts incriminés, grâce au bornage de son téléphone portable. Preuve aussi du malaise des pouvoirs publics, le commissaire en charge du dispositif policier lors de cette tragique soirée vient d'être muté par le ministre de l'intérieur, et éloigné des tâches de maintien de l'ordre...

L'autre raison de la souffrance à Nantes, où 35 interpellations ont eu lieu ce week end, et où cinq policiers ont été blessés, vient du traumatisme vécu par la ville tout au long de la crise liée au projet d'aéroport de Notre Dame des Landes, finalement abandonné en janvier 2018. Soutenu par l'ancien maire de la ville et ex premier ministre Jean-Marc Ayrault, ce projet – qui remontait aux années 70 – visait à doter l'ouest de la France d'une ambitieuse plate-forme aéroportuaire. La mobilisation des riverains, de nombreux paysans et des activistes qui transformèrent les parages de la commune de Notre Dame des Landes en «Zone à défendre» (ZAD) a entrainé une série d'affrontements. En 2014, puis en 2017, le centre-ville avait été à plusieurs reprises investi par des émeutiers résolus à stopper le projet. des cicatrices rouvertes, à partir de l'automne 2018, par le conflit des «gilets jaunes».

Verrouiller le centre -ville?

Et après? Pour la maire Johanna Rolland, officiellement candidate à sa propre succession aux prochaines municipales de mars 2020, la question est d'abord posée aux pouvoirs publics. Faut-il, comme à Paris pour les Champs Elysées ou à Bordeaux après les violences commises en marge des protestations des «gilets jaunes», verrouiller désormais le centre de la ville? Ironie du calendrier: Nantes, plusieurs fois blessée ces dernières semaines, demeure par ailleurs l'un des villes jugées les plus accueillantes de France dans un département, la Loire Atlantique, à forte poussée démographique. Le cadre de vie, la proximité de l'océan Atlantique, la bonne santé de l'économie régionale et la liaison ferroviaire grande vitesse avec Paris y attirent de plus en plus de jeunes. De 2013 à 2018, la métropole de Nantes a accueilli prés de 45 000 nouveaux habitants. Si l'on inclut les communes périphériques, l'agglomération nantaise compte  630 370 habitants. Une réalité aujourd'hui prise dans l'étau de la contestation, et des probables bavures policières de juin dernier.