Héroïne des courts de tennis, Naomi Osaka devient héroïne de manga. La joueuse japonaise, actuelle numéro 3 mondiale, va se retrouver, avec raquette et cheveux roses, à la une d’Unrivalled – Naomi Tenkaichi, littéralement «Sans rivale – Naomi, la meilleure sous le ciel».

L’éditeur Kodansha a annoncé le 29 novembre que le mensuel Nakayoshi, numéro un au Japon de «shojo manga», les mangas pour filles, publierait dès février 2021 la série dessinée par le duo d’autrices à succès Futago Kamikita, avec une héroïne «combattant pour protéger de l’obscurité les rêves et les espoirs de chacun», soutenue par sa sœur, Mari, et ses parents.

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L’éditeur surfe sur la popularité de celle qui est devenue l’icône d’un Japon métissé et ouvert au monde. Née en 1997 de mère nippone et de père haïtien, la jeune femme au sourire timide et à la volonté de fer a grandi aux Etats-Unis mais a choisi, devenue adulte, la nationalité japonaise.

Du racisme au Japon?

Ses succès et son style faussement ingénu teinté de «kawaii» («mignon») l’ont vite rendue populaire – elle a une poupée Barbie à son effigie – et donnent un écho particulier à ses prises de position en soutien au mouvement Black Lives Matter (BLM) aux Etats-Unis et à la lutte contre les discriminations dans son pays natal. Les appuis sont nombreux, les critiques également. «Il n’y a pas de racisme au Japon. Ne provoquez pas de problème», lui a lancé en juin un Japonais sur Twitter. Pas démontée, la jeune femme a réagi par un virulent «NANIIIII?!» («Quoi!» en japonais) car elle se veut la «représentante des gens qui pensent qu’ils ne sont pas représentés».

Sa voix porte dans un pays qui abritait, fin 2019, 2,93 millions d’étrangers, un record, dont 810 000 Chinois, 440 000 Coréens du Sud et 410 000 Vietnamiens. L’Archipel compte aussi un nombre croissant de métis, les «hafu» (prononciation japonaise de «half», «moitié» en anglais), de plus en plus visibles dans le sport de haut niveau avec Naomi Osaka, mais aussi avec les sprinters Abdul Hakim Sani Brown (nippo-ghanéen) ou Asuka Cambridge (nippo-jamaïcain) ou le joueur de baseball Yu Darvish (nippo-iranien). Une naissance sur 30 était en 2019 celle d’un «hafu» contre une sur 50 en 1990.

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Cette internationalisation n’empêche pas les discriminations de perdurer dans un pays qui se sent toujours ethniquement pur. Longtemps, les victimes furent les Chinois et les Coréens. Nombre d’entre eux ont choisi un nom japonais pour «se fondre» dans la majorité.

En l’absence de législation contre les discriminations, des politiciens n’hésitent pas à jouer sur le rejet de l’étranger. Candidat à la mairie de Tokyo en juillet, Makoto Sakurai, auparavant organisateur des «Heito supitchi», les discours de haine dans les rues contre les Coréens, appelait à interdire les aides sociales aux étrangers. Selon une enquête gouvernementale de 2017, 40% des étrangers se sont vu refuser l’accès à un appartement au motif que la résidence est «interdite aux étrangers».

Blancheur de peau

Les clichés perdurent dans un pays où la blancheur de peau reste valorisée et où une peau sombre, voire une simple ascendance étrangère, peut susciter de l’hostilité. «Comment Mme Osaka, multiculturelle, peut-elle représenter le Japon?» s’interrogeait en 2019 Kunihiko Miyake, le président du centre d’analyses Foreign Policy Institute.

Dans un spot publicitaire la même année, le géant des nouilles instantanées Nissin présentait Naomi Osaka et l’autre star du tennis nippon, Kei Nishikori, en version manga. La joueuse y apparaissait très «blanche». «Je suis bronzée, c’est assez évident», avait-elle réagi. Nissin avait retiré le spot et présenté ses excuses: «Il n’y avait aucune intention de blanchir.»

«Au Japon, il y a une pression excessive pour que les gens se comportent et apparaissent comme des Japonais «normaux», regrette Julian Keane, du Centre de recherche sur les cultures urbaines de l’Université d’Osaka (ouest). «Un hafu qui réussit à l’international est généralement salué pour son héritage japonais, pas pour son héritage multiculturel», ajoute Kaori Mori Want, de l’Université Konan (Okayama, sud-ouest).

La hausse du nombre d’étrangers pousse de plus en plus de victimes à s’exprimer. «Je pensais que si je sautais de mon balcon et que je renaissais, je serais peut-être un Japonais normal», a ainsi écrit en juin, dans un tweet très remarqué, Louis Okoye, métis nippo-nigérian aujourd’hui joueur de baseball professionnel, qui a profité du mouvement BLM pour détailler son enfance ponctuée de moqueries sur sa couleur de peau.

Naomi Osaka peut-elle changer la donne? Son sponsor, Nike, semble y croire. Dans une publicité diffusée depuis le 28 novembre dans l’archipel, vue plus de 16,8 millions de fois et suscitant de vifs débats sur Twitter, l’équipementier sportif met en scène trois jeunes footballeuses, une Japonaise, une Coréenne et une Noire. Toutes victimes de harcèlement à l’école, elles s’interrogent sur leur normalité, leurs qualités, avant de surmonter leurs souffrances par la persévérance. Un peu comme Naomi Osaka, d’ailleurs présente dans le spot.