L'encerclement débute quelques minutes avant l'aube. Les grandes rues qui mènent au quartier de Melito, dans la périphérie nord de la ville de Naples, sont d'abord bouclées, puis les quatre cents carabiniers, dont certains venus en renfort du reste de l'Italie, convergent en direction des petits immeubles populaires. Un à un, les cent cinquante appartements sont perquisitionnés, les 3500 habitants de cette zone à «très haute densité camorriste» minutieusement identifiés.

Dans le square, au centre de Melito, face à la petite chapelle érigée par un parrain en prison et sous les regards impassibles des familles aux fenêtres, l'unité cynophile déniche un sac en plastique rempli de cocaïne. Cinq cents doses. «Soit deux mille cinq cents euros, à peine l'équivalent de deux ou trois heures de commerce de drogue du quartier», calcule un officier. Au terme de trois heures d'opération, les forces de l'ordre confisquent aussi quelques petites balances pour stupéfiants, deux pistolets, et appréhendent douze personnes dont deux pour recel. Le bilan est relativement maigre. «Mais nous avons nettoyé la zone», commente le responsable de l'opération qui ajoute: «Surtout, nous avons montré que l'Etat était présent sur le territoire.»

Au même moment, à Fuorigrotta, de l'autre côté de la ville, vingt camorristes appartenant à deux clans distincts - dont celui du redouté parrain Antonio Bianco - étaient cueillis au saut du lit et immédiatement envoyés au pénitencier de Poggioreale.

Après quelques semaines de poussée de fièvre de violences à Naples, les autorités italiennes ont ainsi décidé d'intensifier la lutte contre la criminalité. Treize assassinats en dix jours, fin octobre, ont en effet replongé la ville dans la crainte d'une reprise de la guerre des clans, comme celle qui avait, il y a deux ans, causé la mort d'une soixantaine de personnes en quelques semaines.

Face à l'urgence, Romano Prodi et son ministre de l'intérieur Giuliano Amato sont descendus début novembre dans la cité parthénopéenne pour promettre des renforts (1000 hommes supplémentaires) et qu'«il n'y aura plus de sanctuaires pour la criminalité». Un temps, l'envoi de l'armée a même été envisagé. «Cela n'aurait servi à rien», estime le procureur Franco Roberti, patron local du pool antimafia. «Ce qu'il faut, c'est exercer une pression de tous les instants», insiste-t-il, en expliquant que, à la différence de la Sicile, la situation en Campanie est rendue difficile par la multiplication des clans. «On dénombre environ deux cents familles sur toute la Campanie. Il n'y a pas d'organisation verticale, ce qui provoque régulièrement des guerres de clans», poursuit le magistrat, qui précise toutefois que «la situation n'est pas plus grave aujourd'hui que dans le passé. Il y a même moins d'homicides que l'année dernière. Mais nous venons de connaître une série d'assassinats, dont certains ne sont pas directement liés à la Camorra, qui ajoutés à une augmentation des vols à main armée et des violences en tout genre, ont donné le sentiment que Naples était une ville à la dérive.» «Le véritable problème, c'est l'augmentation de la microcriminalité, qui n'est pas contrôlée par la Camorra, et le fait qu'avec la crise économique qui persiste à Naples les exactions sont de plus en plus barbares», renchérit un officier des carabiniers. «Désormais les délinquants plantent un coup de couteau pour un sac à main.»

Un sentiment d'abandon s'est répandu sur la ville, avec en toile de fond une illégalité diffuse. Les immondices qui s'amoncellent le long des rues, faute de décharges suffisantes, offrent l'image d'une cité qui s'enfonce dans le chaos et dans une sorte de renoncement. «La Camorra est souvent un prétexte, une sorte d'alibi pour tolérer le non-respect des règles», estime le journaliste et expert en criminalité organisée Vito Faenza. «Bien sûr les clans continuent d'exister, mais tout une partie de la société civile s'accommode de cette situation.» L'espoir d'une renaissance de Naples symbolisée au début des années 90 par l'élection à la mairie du populaire dirigeant démocrate de gauche Antonio Bassolino s'est dissipé.

Sur le parvis de la cathédrale, alors que le cardinal vient de célébrer une cérémonie contre la violence, Vittorio de Silva, un quadragénaire qui travaille à la préfecture résume: «Je ne vois pas d'issue. Comme beaucoup de Napolitains, je voudrais m'en aller mais je ne peux pas. Alors je marche la tête basse en évitant certaines rues.» L'actuelle maire, Rosa Russo Jervolino, assure que les autorités «ne renoncent pas», même si, admet-elle, «tant qu'il n'y aura pas plus d'emploi et d'activité économique, il sera difficile de résoudre les problèmes de sécurité». D'autant que la récente loi sur la réduction de peine, adoptée en juillet, a permis la remise en liberté, en Campanie, de près de 2700 prisonniers. Mercredi, quelques heures seulement après l'opération de Melito, l'un deux, caché dans une ambulance avec un autre sicaire de la Camorra, a ouvert le feu sur un membre d'un clan rival. Il s'agissait du 75e homicide depuis le début de l'année.