Niché au cœur des mangroves, le sous-marin n'attendait plus que son chargement de cocaïne. Le submer-sible artisanal a été découvert vendredi dans le sud de la côte pacifique colombienne, après un débarquement militaire à travers le dédale des bras de mer. Dans l'atelier déserté par ses ouvriers, protégé par un réseau de mines et de mouchards, les soldats ont découvert un engin de 14 m de long, capable de transporter au moins 10 tonnes de poudre. «Son poids et sa taille le rendent indétectable, a estimé le capitaine Jairo Peña, qui dirigeait l'opération. Il aurait pu arriver jusqu'aux Etats-Unis.»

La nouvelle n'a pourtant pas surpris les limiers colombiens: en 2000, un sous-marin beaucoup plus grand et élaboré avait été découvert en pièces détachées près de Bogota… à 2600 m d'altitude. Selon Jairo Peña, les trafiquants ont même déjà utilisé d'autres submersibles de poche sur la côte atlantique.

La découverte montre simplement le niveau du jeu de cache-cache auquel s'adonnent les narcos. Leurs premiers chargements, au début des années 1980, partaient dans des avions qui rasaient les vagues des Caraïbes pour échapper aux radars. Depuis, les Etats-Unis ont établi avec les pays de la région andine un système de surveillance aérienne, et leurs garde-côtes travaillent jusqu'au large de l'Equateur pour contrôler les départs de cocaïne – dont la Colombie est première productrice mondiale. Mais les trafiquants ont multiplié les itinéraires: ils font des sauts de puces dans les îles des Caraïbes et en Amérique centrale, où sept cartels ont été dénombrés dans le seul Guatemala, utilisent l'Amazone puis l'Afrique pour atteindre l'Europe…

Le même jeu se livre à terre dans les champs de coca, matière première de la drogue. Au gré des aspersions d'herbicide par avion, méthode d'éradication forcée unique au monde, trafiquants et petits paysans transfèrent les cultures d'une région à l'autre. La police a découvert la semaine dernière sur des photos satellites une explosion des cultures illégales sur la côte pacifique, dans une zone de forêt primaire. De plus, comme a alerté l'ONU au début du mois, «des variétés de coca à haut rendement ont apparemment été introduites», compensant la diminution de la superficie cultivée.

Une hydre à combattre

La lutte contre les organisateurs du trafic, enfin, s'apparente à un combat contre une hydre. Après la disparition des surpuissants cartels de Medellin puis de Cali, les mafias se sont atomisées comme des boules de mercure, et la guérilla d'extrême gauche des FARC est entrée dans le trafic pour obtenir des armes. Aujourd'hui, la police est certes sur les talons de deux organisations sanguinaires du nord du Valle, non loin de Cali, probables propriétaires du sous-marin confisqué vendredi. Mais d'autres narcos au moins aussi puissants, parallèlement chefs de milices paramilitaires d'extrême droite, profitent de négociations avec le gouvernement pour étendre leur pouvoir.

La découverte du submersible aura grossi l'inventaire à la Prévert des planques de narcos, depuis les bibles imbibées de cocaïne jusqu'aux estomacs de passagers aériens gavés de capsules. Mais au-delà de cette confiscation folklorique, la guerre d'éradication est loin d'être gagnée: le prix de la drogue, en baisse depuis vingt ans sur le marché américain, montre que l'offre reste abondante. Le trafic, résume l'ONU, «met toujours en danger la stabilité de la région».