La voix brisée, elle parle lentement, cherchant à exprimer le sentiment d’abandon qu’elle éprouve de la part des autorités et de son pays. «Ceux qui nous gouvernent sont dans l’incapacité de gérer l’urgence actuelle, dit Shaifali*, une consultante de 49 ans qui vit à Gurgaon, banlieue aisée de Delhi. Nous avons perdu toute confiance.» Un constat partagé par de nombreux citoyens, face à la tragédie humanitaire qui ébranle l’Inde. Toute la famille de Shaifali est touchée par le Covid-19 et le calvaire de la survie se rejoue chaque jour, pour trouver au marché noir les ressources médicales vitales, épuisées dans la plupart des hôpitaux submergés.

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Sous l’assaut d’une vague d’infections hors de contrôle, le pays a dépassé cette semaine le seuil des 200 000 décès. Le nombre exponentiel de malades provoque la pénurie d’oxygène, de médicaments et de lits d’hôpital. Au cours des dernières 24 heures, le chiffre record de 386 452 nouvelles infections a été enregistré. Dans une crise sans fin, les vies de milliers d’Indiens sont en suspens, quand d’autres succombent, à l’image des bûchers funéraires hindous qui brûlent nuit et jour dans des crématoriums surchargés. Hier, à Delhi, des habitants témoignaient de cendres volant dans l’air et se déposant sur leurs balcons.

Appels à l’aide

La violence de la crise sanitaire expose les Indiens à «toute la gamme et profondeur du traumatisme, au chaos et, au-delà, à l’indignité», s’est insurgée l’intellectuelle Arundhati Roy dans le quotidien The Guardian. Une partie de l’opinion tient le premier ministre, Narendra Modi, pour responsable du désastre. «En tant que nation, nous avons régressé dans le temps, dénonce le journaliste Paranjoy Guha Thakurta. Pour la première fois, les médias indiens acquis à ce gouvernement et les électeurs qui ont voté pour M. Modi ouvrent les yeux. Ils voient le sort de leurs proches, dans l'incapacité d’être admis à l’hôpital, d’acheter des médicaments ou de se faire vacciner. Ils réalisent la vraie nature de ce gouvernement.»

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Et sur les réseaux sociaux, devenus le relais des appels à l’aide pour les malades en détresse, le premier ministre est sous le feu des critiques: «Pas d’oxygène, pas de bulletin de vote», ou encore «Modi démission».

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Le gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi, qui a comparé la vague épidémique à «une tempête», défend sa gestion de la crise et minimise la pénurie d’oxygène. Il n’est pas le seul à blâmer: sa responsabilité est diluée par la relative autonomie des Etats de l’Union indienne. Mais c’est au pouvoir central, néanmoins, de jouer le chef d’orchestre.

Imprudences choquantes

Et le relâchement général des précautions sanitaires, au cours de l’hiver, est amplement dénoncé. Ces imprudences choquent d’autant plus qu’elles sont attribuées à de la démagogie politique et à l’allégeance à l’idéologie hindoue. Le triomphalisme affiché de l’Inde, qui estimait avoir «vaincu» le Covid-19, a participé à la glorification politique de Narendra Modi. Dans la veine religieuse, la tenue d’un monumental rassemblement hindou sur les rives du Gange a été autorisée. Enfin, de gigantesques rallyes ont eu lieu au Bengale-Occidental lors d’un scrutin régional et le chef du gouvernement y a lui-même participé, cherchant à conquérir cet Etat.

Depuis trop longtemps, nous n’accordons pas assez d’importance à la santé publique, qui représente 1,2% du PIB.

Neerja Chowdhury, Commentatrice politique

Les failles du système de santé sont imputées au gouvernement, même si toute nation peinerait à encaisser un tel choc épidémique. Mais comment les hôpitaux de Delhi n’ont-ils pas été équipés, comme prévu, d’usines de production d’oxygène? «Le gouvernement n’a pas utilisé la crise de l’an dernier pour améliorer les centres médicaux», souligne la commentatrice politique Neerja Chowdhury. Depuis trop longtemps, nous n’accordons pas assez d’importance à la santé publique, qui représente 1,2% du PIB.»

Experts ignorés

Au-delà de l’impréparation du gouvernement, c’est aussi la nature idéologique de ses priorités qui est épinglée. Le docteur Srinivas Rajkumar, du prestigieux hôpital public AIIMS à Delhi, fustige un gouvernement qui n’a pas accordé foi aux «alertes répétées des experts». Il cite l’exemple du ministre de la Santé, le docteur Harsh Vardhan, pour ses positions «notoirement à l’encontre de la science», et «colporteur de l’idéologie hindoue et des remèdes de l’Inde ancienne».

Aujourd’hui, la chute est dure. Forts d’aspirations légitimes et de formidables capacités, Narendra Modi rêvait son pays en superpuissance et, cet hiver encore, volait au chevet des autres pays de la planète pour fournir des vaccins. Cette semaine, ce sont jusqu’à ses rivaux régionaux, la Chine comme le Pakistan, qui proposent de l’aide médicale à son pays, dans le cadre d’une mobilisation internationale. Quant aux vaccins contre le Covid-19, produits par des firmes indiennes d’excellence, ils n’ont pu protéger suffisamment la population en raison de la lenteur logistique à vacciner. Dernier raté: l’ouverture des vaccinations à toute la population adulte à partir du 1er mai, qui provoque confusion et ruptures de stocks.

Dévoilant certaines faiblesses béantes de l’Inde, la tragédie en cours pousse à la remise en question. A l’image de Shaifali qui, choquée, voudrait même quitter l’Inde: «Je pense que cette crise est le symptôme d’un mal plus profond dans notre pays.»


* Prénom changé