1 170 nouveaux décès en 24 heures. Lorsque les Américains se sont réveillés ce jeudi, l'information la plus mise en avant par les médias n'était pas nécessairement le second débat télévisé entre Donald Trump et Joseph Biden, attendu à Nashville (Tennesse), à partir de trois heures du matin, heure suisse.

Sur tous les écrans, la carte de la progression des contaminations concurrence à chaque flash d'infos celle, rituelle, des sondages donnant pour chacun des Etats de l'Union, les pourcentages des intentions de vote pour le président sortant et pour son adversaire démocrate. «523 nouvelles contaminations, deux morts dans la journée du 21 octobre... telle est la réalité que nos élus doivent avant tout prendre en compte. Le reste? Qui pense au reste aujourd'hui?» assénait, jeudi matin, la présentatrice d'Estrella TV, l'une des chaînes hispanophones du Texas. 62 571 nouveaux cas de contamination ont été enregistrés, ces dernières 24 heures, par le «Center for Diseases Control», le Centre fédéral de surveillance épidémique. Plus de huit millions de personnes ont été jusque-là infectés aux Etats-Unis, où l'on dénombre plus de 220 000 décès, triste record mondial. Ce, dans un pays où environ 30 millions de personnes n'ont pas d'assurance maladie, d'où leur peur panique de tomber malade du Covid 19. 

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Cette nuit, un dialogue plus discipliné?

Juger les deux candidats, sur la base d'un échange télévisé a priori plus discipliné que le précédent (par rapport au premier débat du 29 septembre, plusieurs mesures ont été mises en place pour éviter les interruptions, dont la coupure du micro de celui qui ne s'exprime pas) dans un pareil contexte sanitaire paraît presque une mission surréaliste, tant le covid sera au centre de la confrontation Trump-Biden de ce soir, animée par la journaliste Kristen Welker, de NBC.

D'un côté: Donald Trump et la «fatigue» de la pandémie

D'un côté, le président sortant peut espérer susciter la compassion de ses concitoyens. Comme beaucoup d'entre eux, il a contracté le virus le 2 octobre, suivi par trois jours d'hospitalisation durant lesquels il s'est plusieurs fois exprimé, par vidéo et tweets interposés. Mais depuis lors, sa campagne présidentielle a repris l'allure d'une caravane électorale au risque de contagions massives. En meeting ces jours-ci à Las Vegas (Nevada), à Erie (Pennsylvanie), à Gastonia (Caroline du Nord), le chef de l'Etat s'est affiché presque à chaque fois sans masque de protection avant, pendant et après son discours, même s'il a évité les contacts directs avec ses supporters, masqués mais rassemblés sans réel respect des règles de distance. 

Plus symbolique encore de son dédain affiché et affirmé pour la seconde vague du virus, Donald Trump n'a rien retiré de ses accusations cinglantes contre celui qui est supposé être le principal conseiller du gouvernement sur les questions épidémiologiques: le docteur Anthony Fauci. «Les gens sont fatigués d'entendre Fauci et tous ces idiots, tous ces idiots qui se sont trompés» a déclaré Donald Trump le 19 octobre, déplorant qu'à chaque intervention télévisée du médecin «il y a toujours une bombe» alors que le pays est «fatigué de cette pandémie». Plus grave: les images de son fils Eric Trump, en campagne mercredi pour son père dans l'Etat-clé du Michigan, en train de serrer les mains et de s'approcher, sans masque, des supporteurs républicains. Résultat: une moyenne de 60 à 70% des Américains qui, interrogés par les sondeurs, affirment ne pas faire confiance à l'actuel locataire de la Maison-Blanche pour gérer la pandémie. Avec, difficulté supplémentaire, la disparition du scénario révé par Donald Trump de la mise en service d'un traitement  avant l'élection du 3 novembre: jeudi, les responsables de la Food and Drug Administration (FDA, l'instance américaine d'autorisation des médicaments) ont déclaré qu'ils ne prévoyaient pas de prendre une décision sur l'octroi d'une autorisation d'urgence pour un vaccin au Covid-19...

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De l'autre: Joe Biden et sa prudence

De l'autre, Joseph Biden, trois fois testé négatif pour le Covid-19, ou la prudence incarnée. Presque toutes les interventions publiques récentes du candidat démocrate le montreant masqué, conservant ses distances. Une prudence dont les électeurs semblent lui être reconnaissants. Ce que confirme la dernière enquête du Pew Research Centre. «L'enquête était en cours lorsque Trump a annoncé sur Twitter, tôt le matin du 2 octobre, que lui et la Première dame Melania Trump avaient contracté le Covid-19. Or cela n'a généré aucune différence significative dans les préférences des électeurs, ou dans la confiance envers les deux candidats pour gérer l'impact du coronavirus. Biden est clairement devant», indique l'institut.

Au cœur de cet écart, la notion d'honnêteté: «Biden reste bien mieux jugé que Trump pour la compassion, l'honnêteté et le fait d'être un bon modèle en cette période de pandémie, poursuit le Pew Research Centre. Près de deux fois plus d'électeurs disent que la «compassion» décrit très bien ou assez bien Biden (67% contre 34%). Plus de la moitié des électeurs (53 %) disent qu'il est est honnête, contre 35 % pour Trump. Et 54% l'estiment crédible comme un bon modèle (contre 28%). Au pied de la tour AT&T de Dallas, où un centre de test Covid est ouvert pour les employés de la compagnie, Tamica, une opératrice téléphonique, attend le résultat de son prélèvement. AT&T a remis presque tous ses employés de la capitale texane en télétravail : «Biden n'a peut être pas, lui non plus, de stratégie nationale contre l'épidémie. Mais au moins, il ne ment pas. Et il n'incite pas ses sympathisants à prendre des risques». 

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La famille, nouvel enjeu

Le second débat télévisé portera, outre sur la crise du coronavirus, sur la question de la famille, sur la question raciale, sur la sécurité nationale, le leadership et le réchauffement climatique. Un sujet que Joseph Biden pourrait utiliser, comme dans le cas de l'épidémie, pour démontrer l'incapacité chronique de son adversaire à accepter les vérités scientifiques et médicales lorsqu'elles le dérangent. «Dès son arrivée au pouvoir, Donald Trump a rejeté le changement climatique comme un canular et a systématiquement fait reculer les réglementations environnementales mises en place par son prédécesseur Barack Obama avec le soutien de son vice-président, Joseph Biden» analyse le New York Times, en rappelant que ce dernier a plusieurs fois traité Donald Trump «d'incendiaire» en raison de son déni climatique. L'équipe de campagne du président sortant a, de son côté, promis une bataille sans merci sur la famille de Joseph Biden, dont le fils Hunter est soupçonné d'affaires douteuses en Ukraine.

Pour Alan Schroeder, professeur à la Northeastern University de Boston et auteur d'un essai sur les débats présidentiels américains, la donne est claire: «Trump n'a pas d'autre choix que d'attaquer et de prendre tous les risques. Le débat lui donnera sa dernière grande plateforme pour toucher toute la nation et pas seulement ses partisans ou ses acolytes dans les médias conservateurs. Il doit impérativement l'emporter. A l'inverse, la tâche principale de Biden consistera à le laisser faire du Trump jusqu'à se caricaturer, à le laisser en quelque sorte imploser en direct.»