Doit-on cette fois s'attendre à une sérieuse recrudescence de violence en Corse? En vigueur depuis décembre 1999, date à laquelle le premier ministre Lionel Jospin a initié le processus de paix avec les élus de l'île de Beauté, la trêve a certes été rompue plus d'une fois. Voilà maintenant que François Santoni, compagnon d'armes du dirigeant nationaliste de l'organisation A Cuncolta, Jean-Michel Rossi, assassiné le 7 août à l'Ile-Rousse (Haute-Corse), menace: «Il ne faudra pas en vouloir à ceux qui vont se substituer à la justice de l'Etat si les meurtriers ne sont pas arrêtés.»

Trois attentats

Selon lui, son ami a été assassiné par des nationalistes alliés à la pègre. «Jean-Michel les dérangeait par ses prises de position. Il les gênait, car c'était un rempart en Haute-Corse contre certaines dérives mafieuses et il avait mis au jour les alliances entre ces nationalistes et le grand banditisme», a-t-il affirmé dans une interview le week-end dernier. François Santoni a par ailleurs demandé à Lionel Jospin de «stopper toute discussion avec l'organisation qui nourrit en son sein le commanditaire de l'assassinat». Ainsi, depuis le week-end dernier, la tension est montée d'un cran dans l'île de Beauté.

François Santoni semble savoir de quoi il parle lorsqu'il avance ses accusations. Avec Jean-Michel Rossi, il vient de publier en juin un livre entretien: Pour solde de tout compte (Ed. Denoël). Les deux hommes y racontent leur expérience au sein de la famille nationaliste. Ils critiquent sans ménagement des militants clandestins qui ne «possèdent strictement aucun bagage théorique, voire aucune instruction». Et dénoncent «la violence politique de moins en moins maîtrisée aux objectifs chaque jour plus confus ainsi que la violence de droit commun par la nouvelle caste affairiste…»

Il n'est pas impossible que François Santoni ait déjà passé à l'acte avant même de lancer des avertissements. En effet, trois attentats ont suivi le meurtre de Jean-Michel Rossi, tous perpétrés contre des institutions étatiques: le 12 août, une voiture piégée explose au pied de l'immeuble de l'Agence pour le développement économique pour la Corse; le 17 août, la sous-préfecture de Sartène est la cible d'un tir au lance-roquettes: enfin, le 18 août, les locaux de l'Office de l'environnement de Corse, à Corte, sont atteints par une explosion de faible puissance. Aucun de ces actes terroristes n'a encore été revendiqué, mais la police a arrêté trois personnes liées à celui de Sartène. L'une d'entre elles serait effectivement un proche de François Santoni et de Jean-Michel Rossi. Des détonateurs et des faux billets d'argent ont été découverts lors des perquisitions aux domiciles des suspects. Selon l'AFP, les enquêteurs considèrent l'attentat de Sartène comme des représailles à celui commis à l'Ile-Rousse. Par ailleurs, l'Humanité de lundi fait ressortir que François Santoni serait l'inspirateur sinon le dirigeant d'Armata Corsa – organisation clandestine – soupçonnée d'être dernière les trois attentats contre les immeubles publics.

«Légende usée et lassante»

Quoi qu'il en soit, les menaces de François Santoni n'ont pas laissé les nationalistes clandestins indifférents. Dans une interview publiée par Le Monde de mardi, les responsables de l'Union des combattants qui rassemble les principaux mouvements, à l'exception d'Armata Corsa, rappellent qu'ils ont signé l'accord historique mettant fin aux affrontements fratricides qui ont affecté les nationalistes. «Nous pouvons donner l'assurance que, ni de près ni de loin, aucun militant n'est impliqué dans le meurtre de l'Ile-Rousse. Quant aux prétendues connexions entre certains responsables nationalistes et le milieu, cela relève de la légende usée et lassante.»

Les mouvements nationalistes vont plus loin et dénoncent l'attitude de François Santoni qui «vise à déstabiliser les nationalistes et le processus de paix» et rejettent «les propos mensongers, voire délirants d'une personne marginalisée qui ne représente aucune force politique et dont chacun connaît en Corse, la dérive». Enfin, selon eux, les propos de François Santoni visent l'organisation A Cuncolta indipendista.

Par ailleurs, le gouvernement français a commenté les propos de François Santoni. «S'il connaît les commanditaires de l'assassinat de Jean-Michel Rossi, son devoir est de donner ces informations à la justice. Il n'est pas question dans une démocratie d'accepter que l'on fasse la justice soi-même», a déclaré le garde de Sceaux, Elisabeth Guigou. Quant au ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, il a réitéré mardi son opposition au processus de Matignon. La presse française spécule sur une éventuelle démission du ministre à cause de ce différend.