Le protocole, déjà, n’est plus celui de la République française. Ou si peu. Elu jeudi nouveau président de l’Assemblée de Corse, l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni, 55 ans, a d’emblée placé le changement issu des élections régionales sous le signe de Pascal Paoli, le père de la «nation corse» qui mourut à Londres, en 1807, dans l’opposition au jacobin Bonaparte, sacré empereur des Français à Paris le 18 mai 1804.
Mieux: alors que rien ne les y obligeait, les neuf membres du Conseil exécutif de Corse (le gouvernement de l’île) ont, à l’invitation de Jean-Guy Talamoni, prêté serment sur La Justification de la révolution de Corse, une bible du paolisme publiée en 1758, dix ans avant la cession de l’Ile de Beauté à la France par Gênes. Un geste d’autant plus fort que les nouveaux élus régionaux de l’opposition n’avaient pas été consultés, ni n’avaient donné leur accord. Plusieurs ont d’ailleurs boudé cette forme d’affront républicain, après que le Diu Vi Salvi Regina, l’hymne corse, eut retenti dans l’hémicycle de l’Assemblée à Ajaccio. Pas de Marseillaise. Un premier discours prononcé en langue corse par le nouveau président nationaliste, Gilles Simeoni. Le tout, sur fond de fantômes bien présents dans les esprits: ceux des cagoules et des fusillades qui furent l’argument massue des indépendantistes désireux de rompre avec la métropole.

Nouvelles dynasties

Impossible, en effet, de ne pas voir dans ce cérémonial bien plus qu’une simple affirmation nationaliste. Impossible, surtout, de ne pas craindre de nouvelles convulsions violentes dans l’île de 300 000 habitants. Abonnée au record français des homicides, la Corse était jusque-là tenue par quelques clans familiaux affiliés à des partis métropolitains, mais localement puissants grâce à bien d’autres arguments que les seules urnes. Les Giaccobi (PS) défiaient les Rocca Serra (gaullistes) dans un match arbitré par les Rossi (droite) et les Zuccarelli (radicaux de gauche). Changement d’époque le 13 décembre: Paul Giacobbi, président sortant de la région, a été battu. José Rossi est arrivé troisième. La vieille Corse a mordu la poussière. Au profit de deux autres dynasties: celle des Simeoni et des Talamoni. 
Sur le papier, le vainqueur est le nationaliste Gilles Simeoni (35%), nouveau patron de la région, avocat, maire de Bastia depuis 2014, fils de l’octogénaire Edmond Simeoni, médeçin et aujourd’hui pacifiste, après avoir pris les armes en 1975 pour défendre les viticulteurs corses menacés de ruine à Aléria. Figure montante de la mouvance autonomiste, qui souhaite une relation «reformulée et repensée avec l’Etat», l’homme tente d’incarner une position médiane, dure envers Paris comme envers la violence qui gangrène l’île.

Mouvance indépendantiste

Dans les faits, Gilles Simeoni doit sa victoire à son alliance avec les durs de l’intellectuel indépendantiste Jean-Guy Talamoni, élu corse depuis 1992, ex-avocat devenu enseignant, que l’ancien ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement avait comparé à Oussama Ben Laden avant de démissionner pour protester contre les nouveaux statuts insulaires votés en 2002 sous Lionel Jospin. Désormais président du parlement insulaire, Jean-Guy Talamoni, qui a toujours prétendu n’appartenir qu’à la mouvance indépendantiste légale, vit sous protection. Ses références sont la Catalogne et l’Ecosse. Le duel avec la métropole est selon lui inévitable. Il affirme être une cible. Quand d’autres le voient comme un «parrain».

L’Etat français a toujours joué avec ces rivalités. Le premier ministre Manuel Valls a attendu avant de joindre au téléphone Gilles Simeoni, et de le convier en janvier à Paris avec les autres présidents de région. Manuel Valls, le fils d’immigré catalan, était conseiller à Matignon auprès de Lionel Jospin lorsque le préfet Erignac fut assassiné en 1998 à Ajaccio. Il était aussi très réticent au statut encore plus autonome de l’île que proposait le référendum de 2010, sous Nicolas Sarkozy, remporté par les tenants du statu quo. Un vote populaire que les nationalistes se sont empressés d’enterrer.