Les nationalistes de Pravy Sektor défient Kiev

Ukraine Loin du Donbass, la police a affronté des militants armés dans l’ouest

Ceux-ci dénoncent la collusion entre la mafia et les autorités

Moukatcheve, cité tranquille de Transcarpathie, à l’ouest de l’Ukraine, a connu samedi une véritable scène de guerre. En plein jour, des échanges de tirs ont éclaté dans le centre de ce bastion de la minorité magyare, impliquant une vingtaine de combattants du groupe nationaliste radical Pravy Sektor (Secteur droit), lourdement armés, les gardes d’un oligarque local, et la police, intervenue en nombre.

Le bilan est lourd: trois morts et 13 blessés. Les paramilitaires disposaient de kalachnikovs, d’une mitrailleuse lourde et d’un lance-grenades. Deux militants nationalistes ont été tués, et quatre blessés, tandis qu’une vidéo tournée durant la confrontation laisse comprendre qu’un civil a été mortellement touché. Par la suite, 14 combattants de Pravy Sektor se sont réfugiés dans les collines environnantes, à la manière des anciens partisans.

Depuis, des unités de la Garde nationale ont été déployées dans les régions de Moukatcheve et de Lviv, et le procureur de Transcarpathie a ouvert une procédure pour «acte terroriste» contre le groupe ultranationaliste. Mercredi, les forces spéciales ont encore tenté d’appréhender les hommes de Pravy Sektor, tandis que le chef politique et militaire de ces derniers, Dmytro Yarosh, négocie en coulisses avec les autorités.

Cet événement intervient très loin de la guerre du Donbass, mais dans une zone stratégique. Moukatcheve, 85 000 habitants, est située à une distance équivalente d’environ 40 km des frontières avec quatre pays: la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la Roumanie. Cette géographie a toujours favorisé les trafics transfrontaliers et une mafia des Carpates a la main haute sur cette contrebande juteuse.

Traditionnellement, la région était contrôlée par le Parti des régions de l’ex-président déchu Viktor Ianoukovitch, ce dernier ayant joué la carte du particularisme magyar pour s’assurer une clientèle politique locale fidèle dans un ouest qui lui était hostile. Les deux piliers de ce système s’appellent Viktor Baloha et Mykhaïlo Lanyo, deux anciens députés du Parti des régions qui, notoirement, se partagent le butin des trafics, entretenant des hommes en armes.

C’est d’un conflit entre l’entourage de Mykhaïlo Lanyo et Pravy Sektor que la situation a dégénéré. Présent rapidement sur les lieux, l’ancien journaliste Moustafa Nayyem, député du Bloc Porochenko (au pouvoir), estime que «le business de la contrebande de cigarettes est la seule et unique raison du conflit entre les deux groupes». A ce stade, difficile à dire si Pravy Sektor a voulu s’attaquer en Robin des bois au système… ou bien entretenir un trafic parallèle.

Les dirigeants de Secteur Droit déclarent, quant à eux, avoir voulu nettoyer la région des trafics et de la mafia. «Les bandits, avec le soutien tacite des autorités, ont attaqué ceux qui se battent réellement pour l’indépendance de l’Ukraine», indique Alla Megel, porte-parole du groupe. Dmytro Yarosh demande l’arrestation de Mykhaïlo Lanyo, la décapitation des structures de l’Etat dans la région et la démission du ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov.

Cet incident intervient alors que l’opinion s’exaspère du manque de résultats des autorités dans la lutte contre la corruption et le crime organisé. Or, depuis la révolution de Maïdan, les combattants de Pravy Sektor, doté d’un noyau d’extrême droite, mais drainant un spectre idéologique bien plus large, se sont forgé une image d’incorruptibles, leur faisant jouir d’une aura allant bien au-delà des 2,5% d’Ukrainiens ayant voté pour eux aux législatives de 2014.

Par ailleurs, les combattants de DUK, la branche paramilitaire du Secteur Droit, ont acquis un prestige militaire indéniable en participant au côté de l’armée à la bataille de l’aéroport de Donetsk. Dmytro Yarosh revendique 10 000 activistes à travers tout le pays. Un chiffre invérifiable, mais selon des sources internes, DUK disposerait d’un noyau très aguerri de 300 à 400 combattants, opérant dans le Donbass, ainsi que d’une nébuleuse de militants politiques et sympathisants.

Les incidents à Moukatcheve sont un défi majeur à l’autorité de l’Etat. «Cela témoigne d’une crise systémique: réformes inexistantes, corruption omniprésente et flux d’armes incontrôlé, estime Anatoli Oktyssiouk, analyste du centre des études politiques à Kiev. Si le conflit n’est pas réglé de façon diplomatique, il y aura des risques pour le pouvoir à Kiev avec des conséquences imprévisibles.»

Le président Petro Porochenko, a estimé qu’il n’y avait pas de place dans le pays pour des groupes illégaux armés. Il s’est rendu hier à Moukatcheve où il a placé à la tête de la province son allié, Guennadi Moskal, jusqu’ici gouverneur de Lougansk, afin de dégoupiller la grenade Pravy Sektor.

U Onze personnes ont été tuées au cours des dernières vingt-quatre heures dans l’Est séparatiste où la situation s’est détériorée d’un cran hier, à la veille d’un vote sur une réforme constitutionnelle censée apaiser le conflit. (AFP)

«Les bandits, avec le soutien tacite des autorités, ont attaqué ceux qui se battent pour l’indépendance»