Viktor Orban a trouvé une nouvelle parade. Le premier ministre hongrois, décrié à Bruxelles pour ses tendances national-populistes et sa remise en cause de l’Etat de droit, tente maintenant de jouer le Fonds Monétaire International (FMI) contre l’Union européenne.

Lors d’une conférence de presse donnée le 26 juillet, juste avant le départ des experts du Fonds venus négocier la prochaine ligne de crédit de 15 milliards d’euros sollicitée par Budapest – une nouvelle mission d’évaluation est prévue en septembre – l’homme fort de Hongrie s’en est pris à Bruxelles «affairée à sauver ses banques» dans la tourmente de l’euro, tandis que lui «se préoccupe de sauver les emplois des gens». Une méthode Coué à laquelle le patron du Fidesz, son parti de droite au pouvoir, recourt à chaque fois que des décisions difficiles à prendre s’annoncent. Même si, sur le terrain, bien peu de statistiques viennent conforter ses déclarations.

Voir de plus près à quoi ressemble le national-populisme devenu la marque de fabrique de ce politicien louangé à la fin des années quatre-vingt pour sa défense des libertés et vilipendé aujourd’hui pour ses tendances autoritaires est donc intéressant. D’autant que la Roumanie voisine vient à son tour de subir un ouragan de règlements de compte au sommet, entre le premier ministre Viktor Ponta et le président de la République Traian Basescu, sorti rescapé – en raison d’une participation inférieure aux 50% requis – du référendum organisé le 29 juillet pour sa destitution.

Le premier constat, au fil des discussions à Budapest, est l’étreinte sociale qu’ont mise en place le Fidesz, majoritaire au parlement, et son allié objectif, le parti d’extrême droite Jobbik. Outre les atteintes largement documentées contre les médias, les deux formations s’emploient, dans la capitale et les grandes villes, à quadriller les quartiers à problèmes. C’est le cas, à Budapest, dans le district 8 à forte densité de population Rom. Des patrouilles y circulent désormais de nuit dans des voitures noires, genre 4x4, banalisées, mais bien visibles. La mairie, sans préciser ni le statut ni les compétences exactes de ces commandos, recommande aux habitants de leur faire confiance et de dénoncer les criminels ou délinquants. Leurs interventions, pour déloger par exemple des squatters, sont encouragées. La police laisse faire, à l’évidence complice. Sur fond d’incitation généralisée à la délation, via un maillage de sympathisants Fidesz ou Jobbik parmi les concierges ou gardiens d’immeubles.

Deuxième visage, a priori contradictoire mais pas tant que cela: la liesse balnéaire nocturne à Siofok, au bord du lac Balaton, la «mer des Hongrois». Spectacle étonnant que ces bars de nuit alignés où l’alcool coule à flot et où la jeunesse locale, toute à ses excès nocturnes, semble fort éloignée du modèle traditionnel et de la morale chrétienne vantés par Viktor Orban. Rien à craindre donc? Pas sûr. Interrogés, beaucoup de très jeunes vacanciers magyars affirment n’avoir qu’une chose en tête: émigrer dès qu’ils le pourront. Beaucoup sont plus ou moins au chômage. Beaucoup vivent leur appartenance à l’Union européenne dans l’ambiguïté, persuadés que la Hongrie n’est pas capable de s’en sortir sur le plan économique et que leur salut passe, comme pour la génération post-chute du mur, par l’expatriation forcée.

Le fossé générationnel est évident. Il est également facile à exploiter politiquement: d’un côté ceux qui veulent partir, de l’autre ceux qui, condamnés à rester et à attendre éventuellement l’argent de la diaspora, constitue une cible facile pour les thèses populistes, et que Viktor Orban ne se prive pas de diaboliser comme des quasi-traîtres à la patrie. «La jeunesse hongroise ne conteste pas. Elle s’installe en marge de la politique» commente une universitaire, de retour de plusieurs années au Royaume-Uni.

Habile, le gouvernement de Viktor Orban s’emploie toutefois à ne pas affronter cette jeunesse urbaine: les fameux bars des «ruines», qui s’installent à Budapest dans les espaces et terrains vagues laissés par les chantiers, surtout dans l’ancien quartier juif, font prospérer une scène alternative, dopée par les jeunes Européens en visite. Les policiers se montrent accommodants. Le pouvoir laisse suffisamment de place à la marge pour ceux qui ne veulent pas entrer dans le moule. En attendant qu’ils soient obligés de le faire. Ou qu’ils s’exilent pour raisons économiques.

L’autre tactique de Viktor Orban et des siens, en lien avec la mainmise de sa majorité sur la télévision publique et la plupart des organes de presse, est de noyauter les réseaux sociaux. Ou plutôt de tenter, par ce biais, d’y instiller un quadrillage social. Une des dernières initiatives en date est d’ouvrir sur internet, sur le modèle des patrouilles mises sur pied dans les quartiers à problèmes, des forums citoyens ouverts à tous les types de réclamations. Conséquence: une profusion d’accusations antisémites ou anti-roms tolérées par le gouvernement même si, officiellement, Viktor Orban vient de redire sa condamnation formelle de ces dérives après l’arrestation à Budapest du supposé criminel de guerre nazi Lazlo Csatary. Plus grave: l’encouragement à donner son nom et son identité afin «d’établir le contact». Un maillage sournois, qui n’est évidemment pas sans rappeler le quadrillage social des décennies communistes, se met en place. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, basée à Vienne, ferait bien d’aller voir rapidement sur place et d’y consacrer un rapport détaillé.