La nouvelle n'a pas vraiment surpris à Pristina. Depuis quelque temps déjà, les responsables politiques albanais du Kosovo préparaient l'opinion au report des conclusions de l'émissaire des Nations unies Martti Ahtisaari sur le statut final du Kosovo. Pourtant, l'impatience ne cesse de croître.

«J'ai racheté le plus bel hôtel de la ville de Peja (Pec), j'ai investi des centaines de milliers d'euros, j'ai des projets pour faire venir les touristes, je suis prêt à investir encore pour ouvrir une station de ski. Mais comment le faire si le statut du Kosovo n'est pas tranché une bonne fois pour toutes, si de nouvelles violences sont toujours possibles», déplore Afrim, un homme d'affaires qui a fait fortune en Belgique.

«L'incertitude pire que tout»

Il refuse d'être défini comme un «nationaliste». Pour lui, l'indépendance n'est qu'un choix réaliste, qui permettra au Kosovo de commencer à reconstruire son économie. «Certains continuent de croire que l'indépendance va tout régler. Ce n'est bien sûr pas le cas, mais l'incertitude actuelle est pire que tout.»

Ce constat est partagé par la population albanaise, alors que la situation sociale ne cesse de se détériorer. A l'approche de l'hiver, les coupures de courant se généralisent à nouveau. Dans certaines villes, il faut se priver d'électricité deux heures toutes les quatre heures. «Sans indépendance, pas de privatisations, et sans privatisations, pas de progrès économique en vue», soupire Rizah Bilalli, un professeur de français d'une petite ville proche de Pristina.

«La communauté internationale nous avait promis la résolution du statut d'ici à la fin 2006, maintenant on nous dit qu'il faudra attendre les élections serbes du 21 janvier prochain, mais ensuite, il y aura encore le veto russe au Conseil de sécurité, et des grandes tractations diplomatiques qui pourront durer des mois. Les citoyens du Kosovo vont payer le prix de ces manœuvres, mais les Nations unies ont tort de jouer avec les nerfs des Kosovars, car cela finira par une explosion de violence que plus personne ne pourra maîtriser», assure-t-il.

En octobre, le président du parlement du Kosovo, Kolë Berisha, avait déjà ouvertement usé de la menace à l'intention de la communauté internationale, en affirmant que si la résolution du statut était repoussée, «personne ne pourrait contrôler les manifestations de colère». Plus prudents, la plupart des responsables politiques albanais affirmaient vendredi qu'ils gardaient confiance dans une issue rapide. La veille, le premier ministre Agim Ceku avait pourtant lancé un autre message, en rappelant que le parlement pourrait envisager une proclamation unilatérale d'indépendance.

Sur le terrain, les militants du mouvement Vetëvendosje («Autodétermination») sont bien décidés à faire monter la pression. Ils appellent déjà à de grandes manifestations pour le 28 novembre, jour du drapeau albanais.

Vetëvendosje rejette le principe même de négociations avec Belgrade sous l'égide de la communauté internationale, et réclame une indépendance immédiate et sans conditions. Le mouvement a réussi à construire un réseau dans tout le Kosovo, et s'est spécialisé dans les opérations spectaculaires et fortement médiatisées.

Pour Vetëvendosje, la Mission des Nations unies (MINUK) s'apparente à une «administration coloniale». Dirigé par l'ancien dirigeant étudiant Albin Kurti, Vetëvendosje recrute surtout parmi les jeunes, mais il est rejoint dans ses actions par des petits partis radicaux et des anciens combattants de l'UCK.

Fossé grandissant

Au Kosovo, les fonctionnaires de la MINUK ont tous en tête le scénario des émeutes de mars 2004, avec une grande crainte: que les premières cibles de la colère albanaise, la prochaine fois, ne soient plus les Serbes, mais les représentants internationaux. La semaine dernière, les soldats allemands de la KFOR ont simulé une évacuation de toutes les missions internationales de la ville de Prizren. L'opération s'est déroulée sans heurts, mais les habitants avaient choisi de faire ville morte, et aucun journaliste albanais ne s'est présenté au point de presse. Une manière de souligner que le fossé entre la société albanaise et les forces internationales ne cesse de grandir.