Le naufrage brutal de l’Ukraine

Reportage Le pays est au bord de la banqueroute.Les ménages à bas revenus et l’industrie lourde sont assommés par le prix du gaz

L’armée est en déliquescence

Les réformes politiques sont à l’arrêt

Oksana sort de sa poche un badge et un ruban aux couleurs des révolutionnaires ukrainiens. Elle ne les porte plus à la boutonnière, car la révolution n’a pas apporté les changements qu’elle espérait. Depuis un mois, les choses ont bien changé, mais pour le pire selon elle: la Crimée a basculé, la Russie utilise le gaz comme arme économique et les prix augmentent. Les mauvaises nouvelles s’accumulent aussi pour le gouvernement: la trésorerie est en berne, les industries périclitent et les investisseurs se détournent. Même le plan de sauvetage concocté par le Fond monétaire international (FMI) ne suscite plus l’enthousiasme, car il pourrait s’avérer insuffisant.

Le ministre des Finances, Oleksandr Shlapak, ne peut être plus clair: «Cette année, nous allons tous nous appauvrir.» En fait, les caisses de l’Etat sont vides, même les trois milliards et demi de dollars accordés par la Russie en décembre se sont volatilisés, explique le ministre: «Viktor Ianoukovitch [le président ukrainien déchu en février] est parti avec la caisse. Nous ne connaissons pas encore les montants qui ont été soustraits, mais ce sont des dizaines de milliards de dollars.» En plus du pillage de l’Etat au profit des hauts dirigeants, la corruption généralisée a elle aussi gangrené l’économie. «Le régime de Viktor Ianoukovitch vivait à crédit. Il a puisé dans les budgets des collectivités locales, dans les fonds de pension et dans les réserves de devises pour faire tourner le pays. Mais aujourd’hui, nous sommes au bord de la banqueroute», déplore Oleksandr Shlapak. Pire, toutes les institutions, du système judiciaire à la Santé, souffrent d’une indigence de moyens, ajoute le ministre: «Il nous faudra des années pour rétablir un fonctionnement normal.»

Pour faire face à l’urgence, le FMI a décidé d’accorder une aide de 18 milliards de dollars. Couplée aux montants américains et européens, l’aide internationale s’élèvera à 28 milliards de dollars sur deux ans. Cette manne est accompagnée de mesures d’austérité et de réformes structurelles, notamment la fin des subventions pour le gaz domestique qui engloutissaient près de 2 milliards de dollars par an, selon Illiar Gazizullin, un expert dans le domaine énergétique basé à Kiev: «Dès le 1er mai, les particuliers paieront le gaz entre 80 et 200 dollars par mille mètres cubes. En moyenne, la facture mensuelle de chaque famille passera de 10 à 20 dollars.»

Le premier ministre a promis de débloquer des aides sociales pour les foyers les plus pauvres qui n’arriveraient pas à couvrir leurs besoins énergétiques. Mais il ne pourra pas com­penser complètement la hausse annoncée. Oksana, qui paie l’équivalent de 20 dollars par mois, soit 8% de son revenu, craint qu’elle n’entre pas dans la catégorie de ceux qui auront droit à l’aide sociale: «Je gagne peu, mais plus que la moyenne. Malheureusement, je vis dans un HLM ancien, mal isolé, et ma facture de gaz est importante.» Les plus mal logés, dans les immeubles de construction soviétique ou dans les campagnes, seront les plus touchés par l’augmentation.

Oksana peine à boucler les fins de mois: «Les prix augmentent presque chaque jour, à mesure que notre monnaie s’écroule.» La hrivna s’échangeait vendredi à 13 UAH pour 1 franc suisse alors que, au début de l’année, elle était à 9. Selon le gouvernement, le cours pourrait se stabiliser quand le FMI débloquera effectivement la première tranche d’aide. Pour Oleksandr Shlapak, l’inflation devrait être jugulée à hauteur de 12 ou 13% en 2014. Mais d’autres chiffres moins optimistes la placent à près de 20%. Signe de la préoccupation, l’agence Moody’s a dégradé vendredi la note de l’Ukraine de Caa2 à Caa3. La dette ukrainienne chute dans la catégorie spéculative, considérée comme risquée pour les investisseurs.

L’industrie ukrainienne a un autre souci: elle aussi connaîtra une augmentation du prix du gaz. La compagnie russe Gazprom a en effet décidé de faire passer le prix pour mille mètres cubes de 268 à 485 dollars. Le premier ministre, Arseni Iatseniouk, s’est insurgé contre une décision qu’il apparente à une mesure de rétorsion politique. Les principales industries, situées dans l’est du pays et actives dans la pétrochimie et la métallurgie, sont extrêmement gourmandes en énergie. Une hausse de la facture gazière pourrait contraindre de nombreuses usines à la fermeture. Plusieurs ont d’ailleurs annoncé des licenciements massifs pour les semaines à venir.

L’économie de l’Ukraine est tournée vers la Russie, son principal partenaire commercial, qui compte pour 23% de ses exportations. La Russie est aussi la principale terre d’immigration pour les travailleurs ukrainiens: deux millions d’entre eux au moins y travaillent comme saisonniers ou y sont résidents. Cette dépendance est plus marquée encore dans l’est du pays. D’abord, parce que nombre d’ouvriers choisissent de travailler en Russie, où les salaires sont plus hauts. Ensuite, parce que les aciéries et l’industrie lourde exportent avant tout vers l’ancienne république soviétique. Moscou utilise à dessein les sanctions: leurs effets seront les plus douloureux dans les régions de l’est, où gronde déjà le mécontentement contre les nouvelles autorités de Kiev.

«Les prix augmentent presque chaque jour, à mesure que notre monnaie s’écroule»