«Qu’Hosni Moubarak s’en aille, il nous vole depuis trente ans et nous n’en pouvons plus.» Ouvrier journalier, Islam Hosni (19 ans) a manifesté vendredi pour la première fois de sa vie. «Et ce ne sera pas la dernière», jure-t-il.

La plupart des manifestants de vendredi étaient jeunes. Et extrêmement déterminés. Certes, la police qui quadrillait «Downtown» (le vieux centre du Caire) a réussi à les contenir dans un périmètre bien déterminé mais l’on pouvait voir de petites manifestations au pied de chaque pont et aux carrefours les plus importants.

Cette fois, les femmes portant le niqab étaient plus nombreuses que d’habitude.

Place Ramsès, des islamistes en gababya (longue robe blanche) brandissaient le Coran face aux éléments de la police anti-émeute déployés en masse. «Seul l’islam nous remettra sur la bonne voie, scandait l’un d’entre eux. Le pouvoir ne vit que pour le luxe et l’argent. Notre société sera bien meilleure.» Applaudissements fournis.

Dans le quartier d’Al Dokki, quelques dizaines d’islamistes scandant «notre Egypte, notre islam» ont rapidement été dispersés à coups de grenades lacrymogènes mais des milliers d’autres manifestants, religieux ou non, ont pris la relève quelques minutes plus tard.

Soutenus par des familles qui leur lançaient des bouteilles d’eau et des oignons à partir de leur balcon, ces Cairotes ordinaires n’avaient qu’une exigence à la bouche : le changement.

Face à eux, les policiers chargés du maintien de l’ordre semblaient étonnamment jeunes. Quant à leurs collègues en civil chargés d’infiltrer les cortèges, ils semblent âgés d’une trentaine d’années.

Ce vendredi, certains d’entre eux emmenaient les manifestants arrêtés devant l’immeuble abritant l’ambassade suisse pour les tabasser. Au balcon de l’immeuble, un membre du personnel diplomatique suivait la scène avec beaucoup d’intérêt. « Par Allah, je jure que je n’ai rien fait de mal », hurlait un jeune homme ployant sous les coups de bâton. « Couche-toi, abn el kahb (fils de chien) », lui répondit un policier à la main lourde.

Devant nos yeux, plusieurs femmes portant le hijab ont également été ceinturées et malmenées.

«Vous n’avez pas honte de faire ça ?», criaient des personnes à partir des balcons. Elles n’ont pas eu de réponse. Décontenancés par la coupure des réseaux téléphoniques cellulaires et d’Internet, les opposants au pouvoir en place ont rapidement mis sur pied un système de messagers. Celui-ci a surtout fonctionné dans les milieux estudiantins. C’est notamment par son intermédiaire que des milliers – voire des dizaines de milliers – de protestataires se sont retrouvés place Al Galaa en fin d’après-midi.

«Même si Moubarak me coupait l’eau et l’électricité, j’irais manifester car je n’en peux plus de ce régime», nous a déclaré Rina, une étudiante qui brandissait un portrait du président égyptien transformé en pharaon. Et de poursuivre : « Ce qui se passe aujourd’hui n’est que le début du début. Nous sommes déterminés à poursuivre le mouvement pour une société plus juste, plus humaine. »

En raison des manifestations, les traditionnels embouteillages géants du Caire se sont atténués. Ils ont été remplacés par des dizaines d’avenues bloquées, par le concert incessant des sirènes policières et par un nuage lacrymogène que l’on retrouve un peu partout dans le bas de la ville.

«C’est le prix à payer pour la liberté », lâche le portier d’un grand hôtel situé sur le bord du Nil. « Si nous n’avions pas une famille à nourrir, moi et mes collègues de l’établissement serions également dans la rue.»

Pour quel changement ? Pour le moment, la plupart des protestataires qu’il nous a été donné de rencontrer ne pensent qu’au départ de Moubarak. Mais pas à son remplaçant.

Si le nom de Mohamed El Baradei semble éveiller de l’espoir chez les intellectuels, il est manifestement peu connu des plus humbles. «Mohamed qui ?», interrogeait Islam Hosni en reconnaissant qu’il « qu’il n’a pas le temps de s’intéresser à la politique » car il doit d’abord gagner son pain.

Quant à Rina, elle estimait, elle, que «n’importe quel successeur sera meilleur que Moubarak s’il met le peuple au centre de ses préoccupations».