Manifestants et forces de l’ordre se sont violemment affrontés mercredi dans le centre de Tunis et trois civils ont été tués en province, lors d’un mouvement de contestation du régime qui a déjà fait des dizaines de morts depuis un mois en Tunisie. L’économiste Mahmoud Ben Romdhane décrypte cette crise sociale, économique et politique dans El Watan: «Membre du secrétariat du parti Ettajdid, il croit en une alternative démocratique au régime du président Ben Ali et appelle à une jonction des forces démocratiques au Maghreb.» Car le temps presse: il faut «sortir de l’impasse», selon l’expression de Courrier international, qui a lu et traduit de l’arabe une prise de position très claire de Monzef Marzouki, le président du Congrès pour la république – parti politique non reconnu officiellement – publié par Al Hayat («La Vie»), journal de référence, grand public, de la diaspora et tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes.

Celui-ci revient «sur les raisons profondes d’un conflit social d’envergure» à propos duquel on peut lire d’intéressants témoignages dans Libération, ce conflit «qui ne cesse de gagner du terrain. A l’heure où le navire du gouvernement Ben Ali prend l’eau de toutes parts, il est important d’envisager des solutions à long terme pour éviter le naufrage.» Son argumentation tient en trois points, qu’il considère comme certains:

«1) L’effondrement d’une présentation soigneusement entretenue auprès des gouvernements occidentaux selon laquelle le progrès économique, même sous un régime tyrannique, pouvait résorber les demandes de liberté. Ce qui a éclaté au grand jour, c’est qu’un régime rongé par la corruption ne pouvait produire qu’une croissance économique corrompue, que les demandes de liberté n’étaient que suspendues et que l’utilisation de l’épouvantail islamiste n’était plus possible puisqu’il n’y a aucune présence islamiste dans le mouvement de protestation.

»2) L’effondrement du projet de perpétuer le pouvoir actuel par l’intronisation d’un «héritier», dont l’idée a été lancée «spontanément» ces derniers mois. Le mouvement de protestation a montré la profondeur et l’ampleur du rejet du président Ben Ali et surtout de son proche entourage de la part de la population. Cela veut dire qu’on peut douter de son maintien au pouvoir jusqu’en 2014 et encore plus de la possibilité de réaliser la suite du rêve.

»3) L’impossibilité de revenir en arrière. Le non-dit est rompu et le peuple a retrouvé confiance en lui. Il ne se contente plus de promesses et n’accepte plus les menaces. En 1984, lors de la révolte du pain, Habib Bourguiba avait renoncé à augmenter le prix du pain et le mouvement s’était arrêté. Aujourd’hui, malgré un discours de Ben Ali, le mouvement s’amplifie. Ainsi, il faut se demander ce qui peut se passer en Tunisie. Les hypothèses sont au nombre de trois»: l’obstination du président; un coup d’Etat; un changement de l’intérieur du régime.

Encore faudrait-il que le pouvoir aux abois, dont le Journal de Genève et Gazette de Lausanne avait déjà décortiqué les rouages pervers en 1998, à l’occasion du 10e anniversaire de la chute de Bourguiba, fasse l’objet de réactions en Europe, particulièrement en France, où beaucoup d’éditorialistes recensés par l’AFP critiquent l’attitude des autorités «sans voix» face à la répression: «L’Humanité dénonce «un gouvernement d’assassins» et «un président d’assassins» devant lesquels la France fait preuve d’une «insupportable complaisance».

Moins véhément, Le Figaro critique néanmoins «l’absurdité d’une répression disproportionnée» et espère que le limogeage du ministre de l’Intérieur marque «le début d’une prise de conscience des limites du modèle tunisien». «L’ampleur des enjeux aurait dû conduire le régime à la concertation, à des formes de représentation permettant l’expression pacifique des revendications et la recherche commune des solutions. Le président Ben Ali va devoir s’y atteler sans tarder», estime pour sa part La Croix. Mais «les liens entre la France et la Tunisie ne justifient pas le silence sur la répression», déclare au Monde Jean-Pierre Sueur, le président du groupe d’amitié France-Tunisie au Sénat.

La presse de province ne mâche pas non plus ses mots à l’encontre de la France: «Le pouvoir tunisien donne l’impression d’être aux abois» pour Le Télégramme breton, qui évoque une «sorte de Mai 68 sanglant qui laisse la France, dont le Président, plus disert sur la Côte d’Ivoire, sans voix». «Difficile d’ouvrir les yeux après les avoir fermés – depuis Bourguiba – sur les excès d’un pouvoir personnel de type dictatorial», expliquent les Dernières Nouvelles d’Alsace, qui stigmatisent «la prudence aveugle et obstinée de Paris». La République du Centre évoque le «cruel dilemme» des autorités: «Comment s’exonérer de la tradition d’une certaine complaisance envers le président Ben Ali pour condamner aujourd’hui sans réserve sa dérive autoritaire, voire dictatoriale?»

»Pas question d’ingérence, dit-on en leitmotiv. Ce n’est pas une raison pour la faire rimer avec complaisance», estime La Nouvelle République du Centre Ouest. Certes, Vosges Matin rappelle que «cette volonté des autorités de minimiser la responsabilité du chef d’Etat tunisien dans la crise […] s’explique par un choix stratégique: plutôt un pouvoir autoritaire qui bafoue les libertés qu’une islamisation du pays». Mais, souligne Ouest France, «le risque de déstabilisation […] n’est pas de bon augure» car «le rempart contre l’islamisme que la Tunisie a pu représenter risque de s’affaiblir au moment même où le terrorisme et l’islamisation des sociétés du Maghreb et d’Afrique sahélienne se renforcent».»

Et ailleurs qu’en France? Presseurop reprend un article du Soir de Bruxelles prétendant qu’«en soutenant les gouvernements en place en Afrique du Nord malgré la corruption, le népotisme et les violations des droits de l’homme, l’UE a une certaine responsabilité […]. Voilà pourquoi il est temps que l’Europe soutienne une nouvelle classe politique enfin au service des citoyens.» Contre «Zinochet», la Tageszeitung de Berlin, que cite Eurotopics, écrit aussi que «l’Europe ne devrait plus tolérer les mensonges de l’Etat policier tunisien ni soutenir ses affaires. Elle doit enfin prendre au sérieux les protestations courageuses et désespérées, et chercher de nouveaux partenaires politiques.»

En Italie, Il Sole 24 Ore fustige la perversion du système Ben Ali, «un homme abonné à tous les vices qui font la dictature», selon les mots du Devoir de Montréal: «En échange de la stabilité, de la sécurité et d’un certain progrès économique, les Tunisiens ont dû accepter une démocratie de façade où toute dissension est censurée et réprimée. […] Surveiller et punir: voilà la recette d’un président qui s’occupe personnellement de la sécurité dans les moindres détails. […] Au cours des dernières décennies, l’opposition a été annihilée et la société civile apparaît aujourd’hui confuse et désorganisée. Ce mouvement de contestation est d’autant plus dangereux qu’il semble dépourvu de chefs avec qui négocier.»

La Voix du Nord appelle cela «la fin du virage démocratique» et Les Echos «le paradoxe d’un pays qui a joué avec succès la carte de l’ouverture économique et du capitalisme mais dont le régime s’est peu à peu éloigné, sinon coupé, de ses classes moyennes, […] là où les dividendes du progrès économique sont les moins bien redistribués, là où les espoirs de prospérité sont les plus éloignés». La finalité du combat est donc «de favoriser la mise en place d’un système de gouvernance plus efficace et plus équitable», selon L’Aurore sénégalaise.