Plusieurs civils ont été tués par des tirs de la police à Tunis et environs, où des affrontements ont opposé les forces de l’ordre à des jeunes mercredi et jeudi, lors de mouvements de contestation du régime qui ont déjà fait des dizaines de morts en Tunisie (LT du 13.01.2011).

Si l’’économiste Mahmoud Ben Romdhane décrypte cette crise sociale, économique et politique dans El Watan, une chose est claire: il faut «sortir de l’impasse», selon l’expression de Courrier international, qui a lu et traduit de l’arabe une prise de position très claire de Monzef Marzouki, le président du Congrès pour la république – parti politique non reconnu officiellement – publié par Al Hayat («La Vie»), journal de référence, grand public, de la diaspora et tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes. Celui-ci revient «sur les raisons profondes d’un conflit social d’envergure» à propos duquel on peut aussi lire d’intéressants témoignages dans Libération. Ce conflit «qui ne cesse de gagner du terrain. A l’heure où le navire du gouvernement Ben Ali prend l’eau de toutes parts, il est important d’envisager des solutions à long terme pour éviter le naufrage», quoi qu’il arrive: que le président s’obstine, qu’un coup d’Etat survienne ou qu’un changement se fasse de l’intérieur du régime.

Encore faudrait-il que le pouvoir aux abois, dont le Journal de Genève et Gazette de Lausanne avait déjà décortiqué les rouages pervers en 1998 à l’occasion du 10e anniversaire de la chute de Bourguiba, fasse l’objet de réactions en Europe, particulièrement en France, où beaucoup d’éditorialistes recensés par l’AFP critiquent l’attitude des autorités face au régime de Tunis. Par exemple L’Humanité, qui dénonce «un gouvernement d’assassins» et «un président d’assassins» devant lesquels la France fait preuve d’une «insupportable complaisance». Ou Le Figaro, qui critique «l’absurdité d’une répression disproportionnée» et espère que le limogeage du ministre de l’Intérieur marque «le début d’une prise de conscience des limites du modèle tunisien».

De toute manière, «les liens entre la France et la Tunisie ne justifient pas le silence sur la répression», déclare au Monde Jean-Pierre Sueur, le président du groupe d’amitié France-Tunisie au Sénat. La presse de province ne mâche pas non plus ses mots à l’encontre de la France: «Le pouvoir tunisien donne l’impression d’être aux abois» pour Le Télégramme breton, qui évoque une «sorte de Mai 68 sanglant qui laisse la France, dont le président, plus disert sur la Côte d’Ivoire, sans voix». «Difficile d’ouvrir les yeux après les avoir fermés – depuis Bourguiba – sur les excès d’un pouvoir personnel de type dictatorial», expliquent les Dernières Nouvelles d’Alsace, qui stigmatisent «la prudence aveugle et obstinée de Paris».

Et ailleurs qu’en France? Presseurop reprend un article du Soir de Bruxelles prétendant qu’«en soutenant les gouvernements en place en Afrique du Nord malgré la corruption, le népotisme et les violations des droits de l’homme, l’UE a une certaine responsabilité […]. Voilà pourquoi il est temps que l’Europe soutienne une nouvelle classe politique enfin au service des citoyens.» Contre «Zinochet», la Tageszeitung de Berlin, que cite Eurotopics, écrit aussi que «l’Europe ne devrait plus tolérer les mensonges de l’Etat policier tunisien ni soutenir ses affaires. Elle doit enfin prendre au sérieux les protestations courageuses et désespérées, et chercher de nouveaux partenaires politiques.»

En Italie, Il Sole 24 Ore fustige la perversion du système Ben Ali, «un homme abonné à tous les vices qui font la dictature», selon les mots du Devoir de Montréal: «En échange de la stabilité, de la sécurité et d’un certain progrès économique, les Tunisiens ont dû accepter une démocratie de façade où toute dissension est censurée et réprimée. […] Surveiller et punir: voilà la recette d’un président qui s’occupe personnellement de la sécurité dans les moindres détails. […] Au cours des dernières décennies, l’opposition a été annihilée et la société civile apparaît aujourd’hui confuse et désorganisée. Ce mouvement de contestation est d’autant plus dangereux qu’il semble dépourvu de chefs avec qui négocier.»

La Voix du Nord appelle cela «la fin du virage démocratique» et Les Echos «le paradoxe d’un pays qui a joué avec succès la carte de l’ouverture économique et du capitalisme mais dont le régime s’est peu à peu éloigné, sinon coupé, de ses classes moyennes, […] là où les dividendes du progrès économique sont les moins bien redistribués, là où les espoirs de prospérité sont les plus éloignés». La finalité du combat est donc «de favoriser la mise en place d’un système de gouvernance plus efficace et plus équitable», selon L’Aurore sénégalaise.