« Je me suis enfermée dans les toilettes. Je me contemple en cachette avec un petit miroir, dans le rayon de soleil qui passe à travers le toit de tôle ondulée. Je fais la moue en m’examinant sous tous les angles. Je suis une jeune fille de 13 ans maintenant, presque une femme. A présent, je couvre mes cheveux et je rabats un pan de mon voile sur ma poitrine quand je sors de la maison.

Dans le reflet du miroir, je me trouve plutôt jolie. J’ai des yeux en amande, de longs cils, une bouche bien dessinée et une peau claire. Le teint clair, c’est important. Les hommes n’aiment pas les femmes à la peau sombre. Mais je n’ai pas d’amoureux, je suis une fille respectable. Gongui Ma (ma mère) est fière de moi car je suis obéissante et je ne sors quasiment jamais de la maison.

Mes deux sœurs aînées sont parties depuis longtemps. Ma sœur chérie, Farah, a été mariée l’an dernier. Cela m’a déchiré le cœur quand elle nous a quittés. J’ai pleuré en la serrant de toutes mes forces dans mes bras. Mon père l’a vendue pour 50 000 roupies [560 francs] à un habitant d’un village éloigné, un homme qui doit avoir dix ans de plus qu’elle. Il y a eu une fête magnifique que son mari a payée, avec beaucoup d’invités, des musiciens et un grand repas… Mais moi je n’arrivais pas à me réjouir, j’étais trop triste à l’idée d’être séparée de ma sœur. Elle est partie dans le village de sa belle famille.

Et moi, je suis restée toute seule, sans personne pour rire de mes imitations de Zubieda qui sanglote en s’arrachant les cheveux. Maintenant, j’attends ses rares visites avec impatience. J’ai souvent pensé à m’enfuir. Mais pour aller où… une fille ne peut pas vivre seule, sans sa famille. Et puis maman serait bien trop malheureuse. Je suis en pleine rêverie, en train de rincer la vaisselle, quand un bruit de conversation étouffé attire mon oreille. Le dîner est fini et dans la cour, mon père parle à voix basse avec Zeba. Je surprends des bribes de phrases où mon prénom revient plusieurs fois. Je traverse la cour, les bras chargés de vaisselle, en m’approchant d’eux mine de rien, mais Zeba et papa se taisent quand ils m’aperçoivent. Finalement, papa s’en va sans même m’adresser la parole. Pourtant, j’en suis certaine, c’est de mon mariage qu’il parlait…

Je vais enfin quitter la maison! Le soir, dans mon lit, je peine à trouver le sommeil, toute à mon excitation. J’imagine déjà le visage de l’homme qui m’emmènera loin d’ici. Ce n’est pas un vieillard sans dents, courbé sous le poids des années. Non. Mon fiancé ressemble à un acteur de cinéma que j’ai vu sur la pochette d’un film dans la boutique de mon frère Tahir. Un homme élégant, avec des sourcils épais, un regard profond, une moustache finement taillée. Je suis sur mon nuage, je traverse en rêve les champs de fleurs de moutarde d’un jaune d’or, les vergers de mangues douces comme le miel. Je m’envole jusqu’à ce village où habite mon bien-aimé.

Le lendemain, je suis à l’affût du moindre signe, de la moindre phrase. En rentrant de son échoppe de fruits, mon père fait un détour par chez nous. Il entre en tortillant sa moustache, un sourire triomphant aux lèvres. En buvant son thé, il m’annonce qu’il m’a trouvé un mari. Un homme d’un autre village, à trois heures de voiture. Il s’appelle Adil, il a 22 ans. […]

Quand la récolte du coton est finie, je suis éreintée, mon dos me fait souffrir. Je me repose sur mon lit avec Fizza. Kirane (ma belle-mère) vient s’asseoir près de moi:

– Maintenant, Naziran, tu es veuve et tu n’as plus les moyens de nourrir deux enfants. Que vont devenir tes filles?

Je lui assure que je vais me débrouiller, je travaillerai encore plus dur. Elle me rétorque:

– J’ai bien réfléchi ma chère fille. Ce serait mieux que tu donnes Fizza à Mukhtara. J’en ai parlé avec elle, elle est d’accord. Tu sais qu’elle souffre de ne pas avoir d’enfant.

Mon cœur se serre. Je tente de me défendre:

– C’est impossible, Fizza est encore toute petite, elle a besoin de sa maman. Je ne peux pas la donner!

Elle me fixe sévèrement:

– Tu sais bien que c’est une coutume chez nous, quand une femme est stérile, une autre femme de la famille lui offre l’un de ses enfants.

– Mais moi je n’ai que deux enfants, Kirane! Pourquoi tu ne demandes pas à Rubina, elle en a six!

– Rubina n’est pas une veuve, elle. Toi tu es trop pauvre pour élever deux enfants. Tu oublieras ta fille très vite, ne t’inquiète pas.

Je ne veux pas sacrifier mon enfant. Ma Fizza est trop petite. Ma belle-mère me crie que, de toute façon, je n’ai pas le choix. Elle prend le panier où dort Fizza et s’en va. Je hurle dans la cour que je veux garder ma fille. Kirane est déjà partie. Je retourne dans ma chambre et je m’effondre. […]

– Naziran, il faut que je te parle. Viens, allons dans ta chambre.

Je la suis, intriguée. Nous nous asseyons par terre.

Rubina chuchote:

– Naziran, tu te rappelles de Bakhti?

Bakhti est une voisine de notre village. C’est une femme mariée, mais elle a été la maîtresse de Fawad (mon second mari) pendant longtemps. D’ailleurs, elle a une fille de 14  ans qui ressemble étrangement à Fawad… Un jour, bien avant mon mariage, les frères de Bakhti ont découvert cette liaison. Ils ont attrapé Fawad et l’ont frappé à coups de bâton, tellement fort qu’il s’est évanoui. Ils l’ont laissé pour mort et sont partis. Mais Fawad a repris conscience et il est rentré tout ensanglanté à la maison. Shirin l’a soigné pendant plusieurs jours. Je sais que Fawad a continué à voir Bakhti par la suite.

– Eh bien, Fawad et Bakhti sont toujours amants! m’apprend Rubina. Je l’ai vue hier soir, elle a dormi chez lui et Shirin. Ils sont partis tous les trois ensemble au bazar ce matin.

Je savais que Fawad était un coureur de jupons, mais tout de même, il a deux femmes maintenant, il pourrait se tenir!

Rubina ajoute avec un sourire en coin:

– Tu sais que Fawad demande à Shirin de lui trouver des maîtresses. Il frappe Shirin si elle ne lui obéit pas. Alors Shirin attire des femmes chez elle, elle les invite et leur propose à manger. Ensuite, Fawad essaie de les séduire.

Je dis à Rubina que je vais parler à Fawad dès ce soir.

Quand il rentre des champs, je le fais venir dans ma chambre. Je lui demande d’une voix glaciale:

– Il paraît que tu as revu Bakhti? Alors, comme ça, tu as de l’argent pour tes putains et pour Shirin mais pas pour moi? Tu ne me donnes jamais rien!

Il me regarde avec des yeux pleins de haine et m’assène une gifle. Je le menace de prévenir les frères de Bakhti, qui vont certainement le passer à tabac de nouveau.

Fawad s’énerve:

– Je veux divorcer, j’en ai assez de tes histoires!

Il m’attrape et serre ses mains autour de mon cou pour m’étrangler. Je suffoque. Il rugit:

– Je vais te tuer!

Je n’arrive plus à respirer, je me débats. Il me tire par les cheveux et me jette dehors. J’essaie de le frapper. Alertés par les cris, des voisins commencent à se rassembler autour de nous. Je hurle:

– Tu n’es qu’un salaud! Comment oses-tu me traiter comme ça? Je vais partir chez mon frère! Je vais partir pour toujours!

Je suis hors de moi. L’un de nos voisins m’interpelle:

– Naziran, tu ne peux pas t’en aller maintenant, il fait déjà nuit. Viens dormir dans ma famille si tu veux. Tu partiras demain. Kirane a accouru. Elle gifle Fawad devant tout le monde.

– Tu jettes le déshonneur sur notre famille! Regarde, tout le village te voit! Tu devrais avoir honte!

Fawad hurle. Les voisins tentent de le calmer. […]

L’après-midi, je vais laver des vêtements à la rivière avec mes filles. J’ai une boule dans la gorge. Un mauvais pressentiment ne me quitte pas. Le soir, Kirane vient chercher Hina, elle veut que la petite dorme dans sa chambre. Je raccompagne Fizza chez Mukhtara et je rentre. Peu après, ma belle-mère ramène Fawad dans ma chambre, et lui donne l’ordre de coucher avec moi. Fawad refuse, il crie qu’il me déteste et qu’il aime Bakhti. Il tourne les talons et va dormir avec Shirin dehors, à la belle étoile. Tant mieux. Bon débarras. Je rallume la télévision et je mets un DVD de Nasi Bolal, un chanteur de musique classique pakistanaise que j’aime beaucoup. Mes nièces viennent regarder les clips avec moi. Je leur dis d’un ton sinistre:

– Aujourd’hui, je vais mourir.

Mes nièces ne comprennent pas pourquoi je dis cela, elles murmurent que je ne dois pas être triste. Les petites sont endormies depuis un moment lorsque je me lève pour aller m’allonger sur un lit dans ma cour. C’est une nuit très chaude et la plupart des habitants dorment dehors à cette saison. C’est alors que je vois le petit Akbar, le fils de Fawad, qui m’espionne derrière le mur. Dès que je lève la tête, il part en courant. Quelques minutes plus tard, je vois sa tête réapparaître. Je trouve cela bizarre.

– Qu’est-ce qui se passe, Akbar?

Il repart sans rien dire. Je suis accablée par la chaleur, une douce torpeur m’envahit. Je finis par m’endormir profondément. Tout à coup, je me réveille en sursaut, un liquide coule sur ma figure, cela me brûle, je me frotte le visage mais ma peau s’effrite sous mes doigts, des morceaux de chair se détachent. Je hurle de douleur, je hurle mais je ne vois plus rien. Je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. J’appelle au secours, je hurle que je suis en train de brûler vivante!

La voix de Fawad crie:

– C’est de l’acide, c’est Javed qui a jeté de l’acide!

J’entends un remue-ménage, les lits qui se cognent, des bruits de pas. Toute ma famille est debout. Mes voisins accourent. Ils me lavent le visage avec de l’eau. Je panique, je touche mon corps, je sens ma chair à vif sous mes doigts. Je suis brûlée sur tout le visage, dans le dos, les avant-bras, le buste, le cou… Le liquide a coulé jusque sur mon ventre. Tout a brûlé. Ma nièce hurle que mes vêtements ont fondu. Fawad jette un voile sur mon corps. Il se met à brûler aussi, on m’enveloppe dans un autre tissu qui se désagrège instantanément… Mes yeux ne voient plus rien, je suis dans le noir, terrorisée.

J’entends Fawad qui crie à la cantonade que c’est Javed l’agresseur, il l’a vu s’enfuir derrière le mur. Je ne suis plus qu’une plaie immense, à vif. Mon corps est en lambeaux. Je suis allongée sur le siège arrière d’une voiture qui m’emmène à l’hôpital de Jalalpur. Pendant le trajet, je n’arrête pas de vomir. Ma belle-sœur m’essuie la bouche. Je ne vais pas survivre jusqu’à l’hôpital, je veux que ça s’arrête, que le supplice se termine. Au bout d’une route interminable, la voiture s’immobilise. »