Au Ministère français de la défense, les officiers revenus du Sahel l’admettent en marge des briefings pour détailler l’opération «Eclipse» de traque des djihadistes lancée depuis fin 2020: «Nous sommes prisonniers de ce conflit. Il n’y a ni solution politique ni solution militaire en vue. Mais partir serait plus qu’une défaite. On rallumerait la mèche du djihadisme dans toute la région...», estime un colonel, tout juste revenu de plusieurs mois dans le désert.

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A l’issue du sommet du G5 Sahel ce mardi 16 février à N’Djamena, Emmanuel Macron - connecté en visioconférence, ce qui a mal été reçu en Afrique - n'a donc pas annoncé un dramatique calendrier de retrait des 5100 soldats de la force Barkhane, cœur de la force multinationale constituée depuis 2014 par le Tchad, la Mauritanie, le Niger, le Mali et le Burkina Faso. «Les bons résultats militaires obtenus ces derniers mois vont nous permettre d’ajuster l’effort», avait déclaré le chef de l’Etat français lors des vœux aux armées à Brest, le 19 janvier. L'ajustement a pris la forme d'une longue déclaration finale, énumérant les enjeux et rappelant que les 600 soldats dépéchés en renfort en 2020 par la France le sont «à titre temporaire». Verdict limpide: le «en même temps» macronien, au Sahel, exige de tenir avant de pouvoir alléger le dispositif.

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«On s’appuie sur ce qu’on maîtrise»

Tenir, en repositionnant les forces déployées et en révisant les objectifs qui leur sont assignés: tel est donc, huit ans après l’intervention Serval au Mali de janvier 2013 pour empêcher la chute de Bamako face aux colonnes rebelles, l’objectif que l’Elysée assigne à Barkhane. Avec trois priorités: continuer d’obtenir des succès tactiques et de porter les coups les plus durs possible aux deux organisations cibles, l’Etat islamique du Grand Sahara et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin ou GSIM), affilié à Al-Qaida; poursuivre la montée en puissance de la force Takuba, le contingent de forces spéciales européennes au sein duquel opèrent déjà des Suédois et des Estoniens; obtenir des Etats-Unis une collaboration encore plus marquée sur le plan du renseignement et sur l’utilisation de drones armés. La réunion des ministres de la Défense de l’OTAN, les 17 et 18 février, pourrait permettre d’aborder ce  dernier sujet.

«Nos efforts, note le communiqué final du sommet de N'Djamena, ont permis de neutraliser des cadres du haut commandement d’Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI), dont son chef, l’Emir Abdelmalek Droukdal, le 3 juin 2020 et le vice-émir Yahia Abou el-Hammam, le 21 février 2020, ainsi que le chef militaire du Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM), Bah Ag Moussa, le 10 novembre 2020. Les chefs d’Etat ont affirmé leur détermination commune à poursuivre la lutte contre le haut commandement du GSIM et l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS)». Tandis que du coté des forces spéciales, le texte salue « la montée en puissance de la Task Force Takuba, dont la mission est d’accompagner au combat les Forces armées maliennes (FAMa), dans le Liptako malien. Lancée le 27 mars 2020, la Task Force Takuba a atteint sa capacité opérationnelle initiale le 15 juillet 2020 grâce au déploiement de groupes de forces spéciales franco-estonien et franco-tchèque. Elle sera pleinement opérationnelle d’ici l’été 2021 après l’arrivée prochaine des contingents suédois et italiens. D’autres pays, comme le Danemark, le Portugal et les Pays-Bas, déploient déjà des officiers au sein de l’état-major et pourraient renforcer leur engagement. Certains, enfin, comme la Grèce, la Belgique, la Hongrie, l’Ukraine, la Slovaquie et la Norvège, ont manifesté leur intérêt pour rejoindre l’initiative».

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Ce plan militaire est officiellement conditionné aux deux autres «piliers» de l’intervention que sont le renfort des forces armées sahéliennes et la nécessité d’obtenir des progrès en matière d’Etat de droit et de développement, pour assécher le «terreau social» des djihadistes. Sauf que, sur ce dernier point, les appels du sommet du G5 Sahel à Pau, en janvier 2020, ont fait long feu. Au pied des Pyrénées, à l’aube de la pandémie de Covid-19, Emmanuel Macron avait à la fois acté le déploiement de 600 soldats français supplémentaires dans la région des trois frontières (mali, Burkina Faso et Niger), et dénoncé avec colère les discours anti-français entendus dans les capitales de la région. Au final? Un coup d’Etat au Mali survenu en août 2020, une recrudescence des exactions contre des civils attribuées aux forces du G5 Sahel, et la candidature du chef de l’Etat tchadien Idriss Déby à un sixième mandat pour la présidentielle du 11 avril. «Paris ne croit plus trop à la remise sur pied des Etats de la région, poursuit notre interlocuteur du Ministère de la défense. Donc on s’appuie sur ce qu’on maîtrise: les militaires locaux, le «parrain» de la région qu’est Idriss Déby et la vitrine démocratique qu’est le Niger.»

Limiter le chaos politique

Cette vitrine nigérienne sera sous les projecteurs le 21 février, date du second tour de la présidentielle à laquelle le président sortant, Mahamadou Issoufou, a renoncé à se présenter, respectant la limitation de deux mandats fixée par la Constitution. Le candidat du pouvoir, le ministre sortant de l’Intérieur Mohamed Bazoum, qui apparaît le mieux placé avec 39% des voix. «L’enjeu est de limiter le chaos politique», juge le dernier rapport sur ce pays d’International Crisis Group. L’organisation se dit sceptique: «Les manifestations de masse qui ont déclenché le coup d’Etat au Mali ont été causées par l’exaspération qui couvait dans les rues de Bamako en raison de la corruption et de l'incapacité de l’Etat à lutter contre l’insécurité rampante. Un mécontentement similaire existe au Burkina Faso et au Niger, confrontés à une hostilité croissante envers les gouvernements, qu’elle s’exprime par une insurrection rurale ou une protestation urbaine.»

Difficile, dans ce contexte, de trouver une issue. D’où l'inquiétude de l’Etat-major français concernant le moral de ses troupes face à la recrudescence des attentats aux engins explosifs (IED) qui ont coûté la mort à cinq soldats français en décembre et en janvier. Et la peur de voir le contingent accusé de bavure comme c’est le cas à propos du bombardement, le 3 janvier, du village de Bounti au centre du Mali. Dans les sables du Sahel, l’armée française sait que sa supériorité ne lui évitera pas de s’enliser. 


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