Le printemps arabe n’a pas atteint la Cisjordanie. Du moins pas encore. A la chute de Zine el-Abidine Ben Ali et d’Hosni Moubarak, quelques petites manifestations ont été organisées à Ramallah, mais l’Autorité palestinienne (AP) n’a pas toléré davantage. Inquiet pour l’avenir, Mahmoud Abbas a annoncé la démission du gouvernement ainsi qu’une série de réformes parmi lesquelles la tenue d’élections. Des municipales en juillet suivies par des législatives et des présidentielles en septembre prochain.

Depuis lors, le Fatah multiplie les manifestations de soutien au président de l’AP. A Ramallah, à Naplouse et à Bethléem vendredi ­dernier, des centaines de fonctionnaires mobilisés pour l’occasion défilent en scandant des slogans à la gloire de leur leader. Certains brandissent de magnifiques posters en couleur de Mahmoud Abbas souriant et d’autres le drapeau jaune du Fatah.

Tout cela ne semble pas très spontané et les moustachus ventripotents qui encadrent les cortèges en veillant à ce que manifestants récitent leur credo ressemblent à ce qu’ils sont: des agents du Service palestinien de sécurité préventive (SPSP).

L’ambiance fébrile régnant dans les grandes villes palestiniennes est fort différente de celle de la Cisjordanie profonde, plus traditionaliste, où l’on suit ce qui se passe dans le monde arabe mais avec l’impression de ne pas en faire partie.

Dans la vallée du Jourdain, les villages de Frouch, de Marj’Naajah et d’Al Duyuk ne vibrent pas au rythme des manifestations du Fatah. Ni à celui des révolutions tunisienne, égyptienne et libyenne. «Ici rien ne change et rien ne changera jamais. Mahmoud Abbas est au pouvoir à Ramallah, les Israéliens font la loi et nous, on doit survivre envers et contre tout», lâche Ibrahim Kassmehr, un vendeur de poteries touristiques dont l’étal situé sur la route poussiéreuse reliant Jérusalem à Jéricho n’attire pas grand monde.

Le renversement des dictateurs tunisien et égyptien? La fin annoncée de Mouammar Kadhafi? Tout cela laisse notre interlocuteur de glace. «Oui, ces changements étonnent. Dans mon village nous sommes d’ailleurs nombreux à les suivre ces événements sur Al-Jazira. Mais de là à imaginer qu’ils changeront notre vie quotidienne, il y a un grand pas. Pensez-vous vraiment que la disparition d’Hosni Moubarak et de Mouammar Kadhafi mettra fin à l’occupation de la Palestine?» interroge-t-il.

Ici, «l’ennemi est extérieur»

A Al Nuweimeh, un village endormi situé à quelques kilomètres de Jéricho, les seules attractions sont les véhicules des colons juifs circulant comme des bolides sur l’unique route mal entretenue et les jeeps de l’armée israélienne qui effectuent des contrôles inopinés. Ici, le président du comité local est à la fois l’épicier et le correspondant du nouveau service de distribution postale mis en place par l’AP. Dans son aubette, un portrait fané du président de l’AP jouxte un drapeau de l’AP aux couleurs défraîchies. «Ne vous attendez pas à une révolution en Palestine, ici la situation est différente. Nous ne sommes pas occupés par notre gouvernement mais par un ennemi extérieur», dit-il.

Depuis 2009, plusieurs Etats européens ainsi que des ONG ont investi près de deux millions de dollars dans la création de réservoirs d’eau pour les villages de la vallée du Jourdain. Outre Al Nuweimeh et les bourgades voisines, près de 17 000 familles bédouines en bénéficient. Celles-ci résident dans des «villages non reconnus», des bidonvilles insalubres agrippés à flanc de colline sur lesquels ni l’AP ni l’Etat hébreu n’exercent une véritable autorité. Ce qui n’empêche pas l’armée israélienne de raser ceux qui gêneraient ses opérations comme ce fut le cas d’Al Ajaja en novembre 2010.

Dans ces hameaux de bergers balayés par le khamsin (le vent du désert), il n’y a ni électricité ni eau courante. L’école et les services sanitaires n’existent pas. Pour suivre l’actualité, les Bédouins branchent leur téléviseur sur un générateur. Mais le «printemps arabe» ne semble guère les passionner. «Nous sommes dans la main d’Allah», assène Abou Hussein, le chef d’un clan familial comptant quatre épouses et une trentaine d’enfants. «S’il veut que Mouammar Kadhafi s’en aille il s’en ira. S’il veut qu’il meure, il mourra.» Et de poursuivre: «Ma première préoccupation, c’est de nourrir mes proches. Le reste se passe loin d’ici et ne me concerne pas.»