Terrorisme

«Je ne comprends pas pourquoi les Irakiens nous gardent ici»

Agée de bientôt 28 ans, Melina Boughedir vient d’être condamnée à 20 ans de prison. Un procès unique et au cœur de nombreux débats politiques 

L’audience a duré moins d’une heure mais le verdict est lourd de conséquences pour la jeune Française. Deux jours après les déclarations du ministre français des Affaires étrangères qui la qualifiait de terroriste et de combattante, les avocats William Bourdon, Vincent Brengarth et Martin Pradel sont venus spécialement pour faire entendre la voix de leur cliente. Ils ont tenté d’insister sur l’absence de preuves dans ce dossier. Depuis un mois, un mandat d’arrêt international a été lancé contre Melina Boughedir par les juges français qui veulent l’entendre.

Alors que le juge énonce les charges retenues contre la Française, sa petite fille, née à Mossoul, babille comme tous les enfants. Elle vient juste d’apprendre à marcher et tend les bras vers sa mère. Blonde et toute vêtue de rose, elle regarde l’audience avec un sourire timide et passe son biscuit entre les barreaux en bois du box dans lequel elle est enfermée avec sa mère.

Séparée de ses enfants

Les questions du juge sont courtes, les réponses encore plus. Melina retrace son parcours depuis la France. «Mon mari m’a forcée à venir en Syrie, il m’a dit que sinon il me prendrait les enfants.» Un policier lui présente les photos d’autres djihadistes présents à Mossoul, elle explique qu’elle ne fréquentait pas trop les autres étrangers. «Est-ce que vous croyez à l’idéologie de l’Etat islamiste?» demande le juge en charge du dossier. «Non, je suis totalement contre.» Et la jeune femme ajoute d’une voix très faible: «Je m’excuse, je veux juste retrouver mes enfants».

A la lecture du verdict qui la condamne à 20 ans de prison, Melina vacille dans les bras de la policière qui l’accompagne. Elle répète en boucle, le regard perdu: «Je ne veux pas qu’on me prenne ma fille, je l’allaite encore. Je ne comprends pas pourquoi ils nous gardent ici, je ne comprends pas.»
Partie en voiture en octobre 2015 avec son mari Maximilien et leurs trois enfants pour rejoindre la Syrie, elle se retrouve finalement à Mossoul. A la fin du siège de la ville, des soldats irakiens la retrouvent sous les décombres de leur maison. Les enfants sont très amaigris, presque faméliques. Depuis, elle est incarcérée dans la prison des forces antiterroriste irakiennes. Une trentaine de femmes occidentales, réparties dans deux grandes pièces. Fin 2017, elle est séparée de ses trois plus grands enfants. Placés dans une famille d’accueil, ils ont retrouvé le chemin de l’école.

«Un verdict dicté par la France»

«Vous croyez que je pourrais les revoir bientôt?», demande la jeune femme à ses avocats après la lecture du verdict. Depuis six mois, Melina n’a presque plus de nouvelles de ses trois aînés. «On est juste venu ici, je ne pensais pas que cela finirait comme ça. Je regrette tellement pour mes enfants.» Les avocats français vont faire appel du verdict, William Bourdon dénonçant notamment «un procès inéquitable, un verdict dicté par les autorités françaises qui ont demandé à Bagdad de taper fort».

Dans les prochains jours, Melina devrait être déplacée et retrouver Djamila Boutouatou. Cette autre Française, âgée de 29 ans, a été condamnée en avril dernier à 20 ans de prison pour avoir rejoint Mossoul et le groupe Etat islamique. «Il y a un problème sur l’exercice du droit de la défense en Irak, notre confrère irakien n’a pas eu accès à sa cliente. Nous avons demandé à l’ambassade de France de nous aider à assurer le bon respect des droits de la défense et j’espère qu’ils le feront», explique Martin Pradel, un de ses conseils français.

Une fois le verdict finalisé, ils pourront demander à nouveau le rapatriement de la jeune femme. Il n’existe aucune convention d’extradition entre la France et l’Irak, mais une entente politique entre les deux pays est possible. Depuis le début de l’année 2018, 97 étrangers ont été condamnés à mort à Bagdad, 185 à perpétuité.

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