Rosa Maria Paya a quitté son pays pour se rendre à Genève la semaine dernière, en présentant son passeport avant de monter dans un avion. Un geste banal pour la plupart des voyageurs dans le monde, mais qui était encore impensable à Cuba avant que la réforme migratoire n’entre en vigueur, le 14 janvier dernier.

Depuis, il n’est plus nécessaire d’obtenir un «permis de sortie» pour quitter le territoire cubain, le passeport suffit. Fille d’Oswaldo Paya, une figure de l’opposition, Rosa Maria avait été empêchée de quitter le territoire à deux reprises récemment. Son départ réussi ce mois, comme celui d’autres dissidents, a valeur de test pour une nouvelle réforme perçue comme l’un des signes d’ouverture les plus symboliques réalisés par Raul Castro depuis qu’il a succédé à son frère Fidel en 2008.

Le président cubain, reconduit dimanche pour un deuxième mandat de cinq ans à la tête de l’exécutif, vient de faire un nouveau geste inédit, promettant lundi qu’il prendra sa retraite à la fin de son mandat, avant de présenter son probable dauphin. Un moment que le dirigeant a qualifié de «transcendance historique».

L’homme de 81 ans, tout en maintenant les pleins pouvoirs du Parti communiste et un strict contrôle de l’opposition politique, s’évertue à moderniser un système économique et politique hors d’âge. Hier, il annonçait le début du «transfert du pouvoir aux nouvelles générations», alors qu’il nommait Miguel Diaz-Canel, 52 ans, au poste de numéro deux du régime. Le nouveau premier vice-président du Conseil d’Etat, organe suprême du pouvoir, apparaît dès lors comme l’homme qui dirigera le pays après les Castro. Jamais en plus d’un demi-siècle de pouvoir les frères n’avaient laissé entrevoir une quelconque passation. Le nouveau dauphin aux cheveux argent, surnommé le «Richard Gere cubain», a gravi pas à pas tous les échelons du Parti communiste cubain ces trente dernières années. Il serait le premier dirigeant de l’île né après la révolution de 1959.

Rosa Maria Paya, pourtant, observe les mouvements du régime avec circonspection. «Le destin du pays n’est pas lié à celui d’un seul homme. Tant que ces personnes ne seront pas élues par le peuple, ils n’auront pas de légitimité.» Même si elle a profité des nouvelles règles adoptées par La Havane pour se rendre sur les rives du lac Léman au sommet sur les droits de l’homme organisé par UN Watch mercredi dernier, la jeune femme de 24 ans balaie tout espoir d’un geste de la main. «Une réforme qui n’a pas l’aval de la population n’en est pas une. Le gouvernement accorde des concessions pour plaire à la communauté internationale.» L’Etat se réserve le droit de refuser d’accorder un passeport – dont le prix est par ailleurs prohibitif. Pour elle, le message est clair: les autorités peuvent se rétracter d’un jour à l’autre et verrouiller à nouveau le système.

Contestataires de père en fille

Rosa Maria Paya marche dans les pas de son opposant de père Oswaldo, qui a fondé en 1988 le Mouvement chrétien de libération (MCL). Il est à l’origine du «projet Varela», une pétition qui demandait en 1998 un référendum sur l’organisation d’élections libres, la libération de prisonniers politiques et la garantie des libertés d’expression et d’association. Malgré la récolte de plus des 10 000 signatures exigées par la loi cubaine, la demande est restée lettre morte. Lauréat en 2002 du Prix Sakharov des droits de l’homme du Parlement européen, Oswaldo Paya persiste et signe avec une nouvelle initiative en 2010, le projet Heredia. Dans la même veine, il demande que les droits des Cubains soient élargis, notamment la liberté de voyager.

Oswaldo Paya n’aura pas pu tester lui-même les nouvelles limites des autorités cubaines. Il est mort dans un accident de voiture en 2012, dans des circonstances troubles. Le gouvernement affirme qu’il s’agit d’un accident, tandis que la famille du défunt dénonce un assassinat politique. Aujourd’hui, sa fille milite au sein du MCL et continue à récolter des signatures pour mener à bien le projet Heredia. Rosa Maria Paya compte bien retourner à La Havane dans quelques semaines. «Je m’inquiète pour ma famille, dit-elle. Mon frère est suivi par des hommes en uniforme en voiture, comme l’était mon père pendant plusieurs semaines avant l’accident qui a conduit à sa mort.»