Il y a sept mois, les 17 et 18 mars derniers, le Kosovo s'embrasait. En deux jours, sous l'œil impuissant des soldats de l'OTAN et de la mission des Nations unies, les émeutiers albanais détruisaient plusieurs centaines de maisons serbes et une trentaine d'édifices religieux orthodoxes. Alors que le Kosovo va retourner aux urnes samedi prochain, la reconstruction est à l'ordre du jour, mais les Serbes risquent de boycotter massivement le scrutin.

Une semaine après les émeutes de mars, le premier ministre de la province, Bajram Rexhepi, visitait l'unique immeuble collectif serbe du centre de Pristina. Le bâtiment avait été incendié et les appartements pillés le soir du 17 mars. Depuis, une couche de peinture a été passée dans les cages d'escalier, mais les sols gondolés des appartements, les portes mal fixées, rendent l'immeuble difficilement habitable. Au lieu des 200 Serbes qui y vivaient avant les émeutes, quelques dizaines de jeunes gens, employés par l'administration internationale, y campent dans des conditions précaires, et sous étroite protection des soldats de l'OTAN.

La communauté internationale a multiplié les pressions sur les dirigeants albanais du Kosovo pour qu'ils condamnent explicitement les violences de mars. Le gouvernement de Pristina, qui réunit les trois principaux partis politiques albanais du territoire, mais dont les compétences sont aussi limitées que le budget, s'est engagé à financer la reconstruction des maisons serbes, allouant une somme de 11,5 millions d'euros. Les destructions les plus systématiques ont eu lieu à Kosovo Polje, un faubourg serbe de Pristina. Les émeutiers ont entièrement détruit l'hôpital et la poste, des institutions essentielles pour la survie des communautés serbes des enclaves du Kosovo central.

«Calcul astucieux»

A Kosovo Polje, comme dans les villages avoisinants, la reconstruction va désormais bon train. Oliver Ivanovic, vice-président serbe du parlement local, aligne des chiffres satisfaisants, en soulignant que «si le début des travaux a un peu tardé, on ne peut pas nier que la dynamique est maintenant en cours». Pourtant, la plupart des Serbes ne reviennent pas dans les maisons reconstruites.

Dule, un robuste gaillard d'une cinquantaine d'années, habitait une petite maison de Kosovo Polje, qu'il avait achevé de construire de ses mains en 1998, «juste avant les bombardements de l'OTAN». Depuis le 17 mars, ce cheminot, chassé de son emploi à la gare de Kosovo Polje dès juin 1999, habite avec sa femme et ses quatre enfants dans un village serbe moins exposé. La famille occupe le rez-de-chaussée de la maison en cours de construction d'un cousin.

«Je ne vais pas revenir à Kosovo Polje, avoue Dule. De l'autre côté de la rue, les voisins sont albanais, et je ne veux pas que mes enfants soient exposés à leurs provocations. Le gouvernement du Kosovo a semblé faire preuve de bonne volonté en reconstruisant les maisons serbes, mais en réalité, c'est un calcul astucieux: ils savent très bien que les Serbes ne reviendront pas, et que des Albanais finiront par occuper ces maisons. Les Albanais ont travaillé pour eux-mêmes, avec la bénédiction de la communauté internationale.»

Dule n'a aucune intention de voter lors des élections parlementaires du 23 octobre. «Il y a trois ans, en 2001, tous les Serbes de Kosovo Polje avaient voté. Nous avons montré que nous étions prêts à coopérer avec les Albanais et la communauté internationale. Mais nos députés n'ont jamais pu s'exprimer au parlement. Dès qu'ils disaient un mot, les Albanais les faisaient taire. Aujourd'hui, deux listes serbes se présentent aux élections, tandis que la majorité de nos représentants appellent au boycott du scrutin, mais les Serbes ne vont pas voter, parce qu'ils en ont assez de ces jeux politiciens sans intérêt. Les seules questions qui nous intéressent sont les suivantes: quand est-ce que les extrémistes albanais vont poursuivre le nettoyage du Kosovo central? Quand allons-nous être chassés? Quand devrons-nous nous réfugier en Serbie? Les Serbes du Kosovo sont des condamnés en sursis, et on ne demande pas à des condamnés de participer à la farce électorale qu'organisent leurs geôliers.»

Au total, 180 000 Serbes, réfugiés en Serbie ou vivant encore au Kosovo, ont le droit de vote pour les élections du 23 octobre, mais la participation risque d'être dérisoire, malgré le récent appel de Boris Tadic, le président de la République de Serbie. Dans ces conditions, les nouveaux élus serbes auront bien peu de légitimité, alors que les négociations sur l'avenir du Kosovo sont programmées en 2005.