Lu ailleurs 

Il ne fait pas bon être prince saoudien exilé en Europe

La BBC diffuse ce mardi soir un documentaire sur les disparitions à répétition de princes saoudiens en Europe, trois en deux ans. Sujet ultrasensible à Riyad, mais à Genève aussi, où a eu lieu un de ces enlèvements mystérieux

Le film sera diffusé sur BBC Arabic une première fois ce 15 août et six autres diffusions sont prévues d’ici à mercredi prochain. De quoi frissonner longuement dans les palais et les chancelleries saoudiens. C’est un documentaire étonnant, digne des meilleurs policiers, sauf qu’aucun méchant n’est arrêté à la fin. Les princes disparus d’Arabie saoudite raconte comment en deux ans, trois princes critiques du gouvernement saoudien ont été selon toute vraisemblance exfiltrés d’Europe et ramenés en Arabie saoudite, à leur corps défendant. Il raconte aussi comment dès 2003, un de ces enlèvements a eu lieu à Genève, et que malgré une plainte déposée en 2015, le dossier semble stagner.

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C’est le prince concerné, Sultan ben Turki ben Abdulaziz, un petit-fils du roi Fahd, qui a déposé cette plainte contre sa propre famille, qu’il accuse de l’avoir fait enlever. Venu petit-déjeuner à Collonges-Bellerive, dans le palace appartenant à une des épouses du roi Fahd, tôt ce jeudi 12 juin 2003, il refuse d’abord l’invitation pressante de son cousin, le prince Abdulaziz ben Fahd, à rentrer en Arabie saoudite. Celui-ci s’éclipse de la pièce et peu après, des hommes armés font irruption, frappent Sultan ben Turki, le menottent, lui font une injection et le transportent inconscient jusqu’à l’aéroport de Cointrin, où il est embarqué à bord d’un Boeing médical arrivé plusieurs jours auparavant et toujours prêt à décoller, selon le récit qu’il en a fait plus tard. L’après-midi, ébahi, le personnel du prince resté à son hôtel, l’Intercontinental, apprend de l’ambassadeur saoudien en Suisse et du directeur de l’hôtel, que le prince ne reviendra pas et qu’ils doivent plier bagage.

Nos articles de l’époque: La famille royale saoudienne met au pas un prince dissident réfugié en Suisse (2003)

Un incident sans suite, selon Berne (2004)

Qu’avait fait le prince pour déchaîner ainsi les foudres de sa famille? Venu en Suisse officiellement pour raisons médicales, il s’était publiquement montré très critique envers le régime, réclamait des réformes, et s’apprêtait à dénoncer l’ampleur de la corruption au Ministère de la défense lors d’une conférence qu’il voulait tenir à Genève, a-t-il lui-même expliqué plus tard. Des détails qu’il a pu donner en 2010, quand, en très mauvaise santé après des années passées bloqué chez lui, il est finalement autorisé par sa famille à se rendre à Boston pour se faire soigner. C’est de là qu’il dépose plainte en Suisse. «Rien n’a été fait pour savoir qui étaient les pilotes, se plaint l’avocat américain du prince qui apparaît dans le documentaire, Clyde Bergstresser. Quels étaient leurs plans de vol quand ils ont atterri en Suisse? Cet enlèvement s’est déroulé sur le territoire suisse et on pourrait imaginer qu’il y a un intérêt de savoir comment tout ceci s’est passé.»

«Je sais que je vais être kidnappé ou assassiné»

Le film de la BBC relate aussi le cas de trois autres princes qui ont disparu d’Europe depuis deux ans.

Le prince Turki ben Bandar, après avoir eu la responsabilité de la police de la famille royale, s’est réfugié à Paris en 2012 après une dispute sur un héritage qui l’a conduit en prison. Lui aussi a commencé à appeler à des réformes, diffusant des vidéos en ligne jusqu’en juillet 2015, quand soudainement il disparaît. Il a été arrêté au Maroc où il était en visite, puis renvoyé à Riyad sur demande des Saoudiens, croit savoir la BBC qui lors de son enquête a trouvé l’information dans un journal marocain. «Je sais que je vais être kidnappé ou assassiné», avait-il écrit à un ami.

Autre disparition, celle du prince Saoud ben Saïf-al-Nasr, moins élevé dans la complexe hiérarchie de la famille royale, qui soutint en septembre 2015 des appels anonymes à renverser le roi Salman. Son compte Twitter s’arrête là. Selon le prince Khaled ben Farhan, un autre prince dissident, réfugié en Allemagne depuis 2013, et cité par la BBC, Saoud ben Saïf-al-Nasr aurait en fait été attiré dans un guet-apens. L’avion qui devait le mener de Rome à Milan pour une réunion d’affaires avec des investisseurs russo-italiens l’a en fait conduit à Riyad.

Enfin, le troisième prince récemment disparu est le même que le premier. Malgré le précédent genevois de 2003, le prince Sultan ben Turki ben Abdoulaziz, qui séjournait alors dans un luxueux hôtel parisien, a accepté en 2016 la proposition du consulat saoudien en France d’utiliser un avion privé pour rendre visite à son père, qui réside au Caire, et lui aussi un opposant du régime. L’avion qui devait l’emmener de Paris au Caire s’est finalement rendu à Riyad, et les 18 personnes non saoudiennes qui accompagnaient le prince, des assistants et du personnel médical, enlevées elles aussi mais qui ont pu repartir après quelques dizaines d’heures, ont reçu cette explication: «Wrong place, wrong time» – elles étaient au mauvais endroit, au mauvais moment. Aucune nouvelle du prince depuis.

«Nous étions quatre exilés en Europe, à critiquer la famille et sa domination en Arabie saoudite. Trois ont été kidnappés. Je suis le seul qui reste», commente le prince Khaled, exilé en Allemagne, convaincu qu’il pourrait être le prochain, mais qui se dit très prudent dans sa vie quotidienne.

La BBC a sollicité à plusieurs étapes de son enquête des réactions ou des commentaires officiels de la partie saoudienne, sans obtenir de réponse. Une version en anglais du film doit bientôt être publiée.

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