Posture ou confiance en soi? Manouchehr Mottaki est un homme parfaitement serein. L'ultimatum de trente jours fixé par le Conseil de sécurité à Téhéran et le spectre des sanctions qui l'accompagne ne l'émeuvent guère, simple épisode de plus selon lui sur le parcours sinueux de cette politique à «géométrie variable» pratiquée par les Occidentaux. Le ministre iranien des Affaires étrangères, 53 ans, était à Genève ces deux derniers jours. Jeudi, il a répété devant la Conférence du désarmement des Nations unies le «droit inaliénable» de Téhéran à l'atome civil. Vendredi, lors d'une conférence au GCSP (Geneva Center for Security Policy) - fondation internationale qui forme des diplomates, officiers et fonctionnaires - l'homme est venu défendre la bonne foi de l'Iran, «une nation qui a dix mille ans d'histoire derrière elle et n'a jamais été à l'origine d'une seule guerre». Avant son discours, le chef de la diplomatie iranienne a répondu aux questions du Temps.

- Comment expliquez-vous ce gouffre d'incompréhension entre Téhéran et l'Occident? On a l'impression que le dialogue de sourds peut continuer encore longtemps...

Manouchehr Mottaki: Le blocage est dû à une pratique occidentale face à certains pays, l'Iran en particulier, consistant à tenir en permanence un double discours. D'un côté, l'Occident énonce des valeurs, qu'il défend et pratique à domicile. De l'autre, il se comporte différemment à l'extérieur, en interprétant à sa manière certaine dispositions du droit international.

Le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) stipule dans son article 4 que tout Etat signataire a droit à un programme nucléaire civil. Il dit même que les puissances nucléaires existantes devraient l'aider à y parvenir. Moyennant un régime de contrôles et d'inspections sous les auspices de l'AIEA (ndlr: Agence internationale de l'énergie atomique), avec laquelle nous sommes toujours prêts à collaborer. Le problème, aujourd'hui, est qu'on veut nous interdire ce droit légitime, parce que nous sommes jugés sur des intentions. Personne ne devrait s'arroger le droit de juger l'autre sur des intentions! Nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime à l'énergie nucléaire civile. Il y a trente-six ans que nous avons signé le TNP. Il est grand temps pour nous de pouvoir profiter des avantages qu'offre le privilège d'être membre de ce club.

- On vous pose la question souvent, alors, une fois de plus: pourquoi l'Iran, qui dispose des secondes réserves mondiales de pétrole et de gaz, aurait-il besoin de produire de l'électricité par le nucléaire?

- Nos réserves de pétrole sont les troisièmes...

- D'accord, mais pourquoi des centrales atomiques?

- Est-ce que l'on pose la question aux Américains? Ils ont plein de pétrole, ce qui ne les empêche pas de produire 25% de leur courant avec du nucléaire. Une fois de plus, c'est une appréciation à géométrie variable. Les Occidentaux considèrent l'Iran avec des critères qu'ils ne s'appliquent pas à eux-mêmes.

- La République islamique a menacé plusieurs fois ces derniers temps de recourir à l'arme du pétrole en cas de sanctions internationales. Alors?

- La sécurité énergétique est vitale pour le monde. Nous allons respecter nos obligations envers les pays, notamment en Asie, qui achètent notre pétrole. Nous n'allons pas utiliser l'énergie comme un levier politique.

- Les Etats-Unis affirment que l'Iran interfère dans les affaires irakiennes, en dénonçant des tentatives d'infiltration et de déstabilisation. C'est vrai?

- Je vais répondre par une fable. C'est l'histoire d'un homme atrocement laid, qui porte un bébé. Le bébé pleure. L'homme tente de calmer le bébé, rien n'y fait. Il demande autour de lui pourquoi le bébé continue à pleurer. On lui répond que le bébé pleure parce qu'il a peur de l'homme laid.

L'Irak se trouve dans la position du bébé. Il faut que les Américains quittent le pays. Au prétexte de la guerre contre le terrorisme, ils occupent un Etat. Or leurs mésaventures ne sont parvenues qu'à favoriser l'extension de ce terrorisme qu'ils prétendent combattre. Ils sont donc assez mal placés pour donner des leçons sur les questions d'ingérence. La seule qui nous intéresse, en Irak, est la stabilisation du pays. Nous soutenons tous les efforts visant à le doter d'institutions stables.

- Craignez-vous les sanctions que la communauté internationale pourrait prendre si vous ne suspendez pas votre programme d'enrichissement d'uranium?

- Honnêtement, la possibilité que des sanctions soient mises en place n'est pas très grande. D'ailleurs, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité reconnaissent eux-mêmes que, à ce stade, ils ne parlent pas de sanctions. L'Iran ne cédera pas aux menaces. Mais un compromis reste possible dans ce délai de trente jours.