Le Temps: Il n’a fallu que trois jours, après la chute de Ben Ali, pour que soit formé un gouvernement de transition. Depuis, il est quotidiennement contesté par les manifestants. Où en est la Tunisie politiquement aujourd’hui ? Luis Martinez: C’est très simple. L’Etat RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali) a perdu sa légitimité. Il est contesté à tous les échelons, du local au premier ministre. Il y a une volonté très nette de toutes les autres forces politiques pour qu’il ne règne plus en monopole. En revanche, nul ne peut dire aujourd’hui où va la Tunisie. Comme dans tous les pays en transition, tant qu’il n’y aura pas eu d’élections permettant d’établir une cartographie politique, on sera dans la pure spéculation. Aucun élément ne permet de dire que les islamistes, les communistes ou les démocrates ont plus ou moins de poids les uns que les autres. Comment évaluer réellement les forces dans un pays qui n’a connu que des élections de façade depuis vingt-trois ans? – Cependant, voit-on déjà émerger certaines figures politiques d’avenir? – C’est à cela que va servir la transition: savoir qui veut faire quoi pour aller où. On connaît les opposants historiques. Le chef d’état-major Rachid Ammar, qui a dit que l’armée était le garant de la révolution, apparaît, selon moi, comme un acteur majeur. Tout le reste est hyper-spéculation. – Ce gouvernement de transition contesté a-t-il fait la part trop belle aux caciques du RCD? – Pour les Tunisiens, l’idéal aurait été que les milliers de dirigeants du RCD s’en aillent avec Ben Ali. Or pour que l’appareil d’Etat puisse continuer à fonctionner, certains font tout pour se montrer indispensables. Mais il faut que le RCD offre rapidement à la population la possibilité de le sanctionner politiquement, lors d’élections «prédémocratiques» qui inaugureront l’après-RCD. C’est la seule issue politique pacifique possible. Il faut un agenda politique, qui prévoit une sortie et de nouvelles institutions légitimes car fondées sur des élections pluralistes. – A quel horizon, ces élections? – La Constitution prévoit qu’elles se tiennent dans les deux mois, en cas de vacance du pouvoir. Mais on est bien au-delà de la vacance; il faut démanteler l’Etat RCD. L’Europe a la responsabilité d’aider les Tunisiens à prendre conscience qu’il ne s’agit pas que de couper des têtes, mais que le salut viendra des institutions. Six mois devraient laisser le temps aux opposants historiques, notamment ceux qui ne sont pas rentrés depuis longtemps, de raviver leurs réseaux, expliquer ce qu’ils souhaitent pour le pays et se mettre en compétition les uns avec les autres. Le problème pour ces exilés, va être de reprendre contact avec la réalité; ils risquent de découvrir une autre Tunisie que celle qu’il ont quitté, et dont les habitants sont traumatisés par le régime policier.