Lundi à Paris, lors de ses salons de lecture à la Bibliothèque de l’Arsenal, l’écrivain Claude Arnaud accueillait Dany Laferrière pour une rencontre prévue de longue date. Le romancier canadien d’origine haïtienne, qui a survécu au séisme du 12 janvier, a décidé de maintenir cette discussion. Après plusieurs entretiens et textes parus ces derniers jours dans les journaux du monde entier, Laferrière revient sur son expérience et précise, souvent avec humour, devant une foule silencieuse, ses ambitions pour Haïti.

«Je suis ici ce soir parce que je ne vais pas me laisser intimider par un tremblement de terre. Le plus frappant, dans un séisme de 7,3, c’est qu’on peut presque courir sans tomber. Mais les lourdes maisons de béton, elles, ont cédé. Il y a, depuis 30 ans, en Haïti, une orgie de béton dont on croyait qu’il protégerait des cyclones. Ce sont aussi les objets qui ont tué beaucoup de personnes dans les chambres; les télévisions notamment qui volaient dans les appartements.

C’est la force qui a tué. Et pourtant, j’ai regardé soigneusement le lendemain: pas une fleur du jardin de l’hôtel où je me trouvais n’a été brisée. Pas une seule. Nous avons passé la première nuit sur le terrain de tennis de l’Hôtel Karibe, à Pétionville. Il y avait là des gens de partout, riches ou pauvres. On a eu l’impression d’être uniquement des humains, ce soir-là. J’ai compté 43 secousses sismiques dans la nuit. J’étais certain que je ne pourrais plus jamais faire confiance à la terre.

Dans cette première nuit, il y avait un type du quartier de Jalousie, un quartier pauvre, qui prêchait fort dans la rue. Une mère est sortie pour lui demander de prier plus doucement. Il a répondu qu’il ne priait pas mais qu’il demandait pardon. La mère a rétorqué que ses enfants dormaient et qu’il serait bienvenu qu’il demande pardon en silence. Et la discussion a continué. Le seul acte de courage que j’ai réalisé, cette nuit, c’est d’avoir éteint la radio. C’était RFI, je crois, qui couvrait le séisme. Et ensuite une émission sur les meubles. C’était trop fort. Jusqu’à ce que le coin où je me trouve s’emplisse d’une clameur. Des milliers de voix euphoriques, des Témoins de Jéhovah qui chantaient leur victoire, la réalisation de leur prophétie apocalyptique. L’énergie des Témoins a réveillé tout le monde. On a attendu longuement l’aube, c’était une nuit qui ne finissait pas.

Personne n’imaginait l’ampleur de la catastrophe. Quand l’électricité s’interrompt à Port-au-Prince, on regarde la maison d’en face pour savoir si c’est la rue qui est concernée. Puis on regarde plus loin pour savoir si c’est le quartier ou la ville entière. Je connais le sens de la fable et la mégalomanie haïtienne. Alors, je divisais par dix toutes les horreurs qu’on me rapportait. Quand on me disait «le palais est tombé», j’en concluais que la maison voisine était tombée. Mais c’était vrai.

Le lendemain, je suis descendu sur la route de Delmas. C’était très beau. Et les maisons ont commencé à tomber, une à une. Je suis arrivé chez l’artiste et poète Frankétienne. Il pleurait devant sa maison qui est une forteresse. C’est une maison qui est une autofiction et qui sert à ranger ses tableaux. Il m’a lu un texte, une pièce, qu’il finissait le soir précédent. Elle parlait de Port-au-Prince où tout se fissure, tout se déchire. On aurait dit une prophétie. Il m’a demandé: «Peut-on jouer ça?» Je lui ai répondu qu’on n’allait pas se laisser intimider. Qu’il fallait la jouer. Maintenant que les repères physiques sont tombés en Haïti, il faut que les repères humains sortent au grand jour. Et Frankétienne fait partie de ces repères humains.

Etrangement, sur la route, de nombreuses personnes m’ont félicité pour mon Prix Médicis. Je m’étonnais qu’on s’intéresse à ce moment à un livre. Ils disaient: «Ce sont deux choses différentes. Il y a le tremblement de terre et il y a ton prix.» Je suis arrivé vers la maison de ma mère. Tout le monde a survécu là-bas. Ma mère était en verve. Elle n’arrêtait pas de parler. «J’ai 89 ans. J’ai tout vu. Huit coups d’Etat, des cyclones, la ville des Gonaïves inondée, Duvalier père, fils et Aristide, leur petit-fils. Et j’ai encore survécu à cela.» Elle a pointé du doigt une marque minuscule sur le mur de sa maison. Elle était là depuis longtemps et n’avait rien à voir avec le séisme. Elle m’a dit que je devais payer pour repeindre le mur. Comme je vis à l’étranger, je dois m’occuper de ce genre de choses. J’avais envoyé de la nourriture pour Noël à ma mère. Grâce aux postes haïtiennes, le paquet venait d’arriver, avec presque un mois de retard. Finalement, c’est très utile.

Le compte des pertes n’est pas fait encore. Il faut estimer aussi les répercussions mentales pour ces Haïtiens qui ne peuvent pas sortir de cette terre. Pour tous ceux qui ne croient plus que la terre est ferme. Et puis, il y a toutes ces maisons fissurées qu’il faudra abattre. Il y aura une mentalité du «tout tombe» en Haïti. C’est un problème d’équilibre qui va dominer dans les prochaines années.

Je pense que ce séisme est l’événement le plus important survenu en Haïti depuis la prise d’Indépendance en 1804. Pour une fois, le monde est concerné par quelque chose qui se passe en Haïti et n’est pas d’origine humaine. En regardant la télévision, face aux coups d’Etat, les gens pouvaient penser que c’était normal, ces Noirs qui s’entre-tuaient. Mais le séisme change la donne. Un événement simple que même le pire des racistes peut comprendre et auquel il peut s’identifier. Casser un pays qui, déjà, était à genoux. C’est une phrase claire, nette, que toutes les rédactions du monde ont pu utiliser et qui est en train de changer la vision sur Haïti.

Le malheur haïtien a pénétré dans des sphères où le tiers-monde n’était pas entré depuis longtemps. Depuis la chanson «We are the world» ou le concert pour la libération de Mandela, des événements qui ont permis à des jeunes Occidentaux de coller des affiches dans leur chambre et sur les murs. Même le Rwanda n’y avait pas réussi; il n’intéressait que les humanitaires et les personnes plus âgées. Depuis l’affaire Obama, les jeunes Occidentaux ont avec eux une grande victoire. Ils ont fait sortir l’écologie des limbes. Ils sont confiants en une vision planétaire des questions. Ils ne perçoivent donc plus Haïti comme un endroit folklorique, très éloigné. D’ailleurs, pour eux, ce ne sont plus les lieux qui comptent, mais le temps. Ils ne veulent pas manquer leur époque. Et le séisme d’Haïti est un moment de leur époque. Quand tout le monde se sera lassé, ce sont eux qui vont continuer. Haïti, aujourd’hui, se trouve déjà au bas des pages du journal Le Monde. Partout où je me rends, je rencontre des gens qui aiment profondément Haïti. Il y a un moment à attraper. Entre les larmes et l’excitation.

Le pays est écrasé. Mais c’est comme si, depuis longtemps en Haïti, on cherchait ce moment. Il coûte cher. C’est lourd payé. Port-au-Prince, pendant des décennies, s’est développé anarchiquement. En 1956, déjà, l’architecte Albert Mangonès avertissait Duvalier qu’on allait à la catastrophe. Pour toute réponse, Duvalier a lâché ses Macoutes, avec des armes déchargées, pour se goinfrer dans les quartiers. Ce sont eux qui ont finalement peuplé les quartiers les plus pauvres. Et cette misère rugissante n’a cessé, depuis, de devenir le grenier des tueurs dont les politiciens se sont servis.

Il y avait à Port-au-Prince une vitalité qui tournait en rond. Les marchands qui occupaient le tiers de la route, les embouteillages énormes, les heures d’attente pour rien. Cette ville est un échec. Les riches se sont installés sur des montagnes, les pauvres ont fini par les encercler pour récolter les miettes. Alors, les riches sont allés plus en haut encore et les pauvres les ont suivis. Cela continue, jusqu’à ce que les riches arrivent à la frontière dominicaine et qu’ils soient bloqués. Port-au-Prince est une guerre effroyable d’immeubles.

Il faut penser à cet exode vers les provinces qui a lieu en ce moment. Il faudra soutenir, même artificiellement, les campagnes pour que la plupart des gens ne retournent pas en ville poussés par la faim. C’est un moment à saisir, même pour la politique. Depuis dix ans, il y a un vacuum politique en Haïti. Si le séisme avait eu lieu sous Duvalier ou Aristide, leurs discours auraient été trop forts. Aujourd’hui, on entend la clameur. C’est la forêt qui cache, pour un moment, les arbres isolés. Trois jours durant, j’ai vu la capacité du peuple haïtien à résister et à durer. Comme ils ne mangent rien, ils résistent plus longtemps. Ce sont ceux qui mangent trop qui meurent en premier.

On attend les propositions. C’est un moment neuf, inédit. Homère le disait: les dieux envoient des malheurs aux hommes pour qu’ils en fassent des chants. On ne va pas chômer, donc.

En dehors des gouvernements, il faut que les gens qui s’intéressent à Haïti aillent sur place. Il ne faut pas de mouvement précipité. Haïti n’est pas une cause. Cela doit se jouer sur le temps. Trouver un quotidien où placer Haïti. En général, on rend visite deux ou trois fois à un malade et on oublie. Il faut renouer un dialogue avec Haïti. Quelques instants, c’est l’électricité d’Haïti qui a illuminé partout les écrans cathodiques. Ces jours, Haïti a été la chose qui a fait marcher le monde médiatique. CNN a probablement réquisitionné des employés qui ne travaillaient plus depuis longtemps pour la chaîne. Cela s’est joué sur les premières images, malgré le discours de charité chrétienne. On voyait les Haïtiens marcher dans la ville. Ils réagissaient. Cela a rendu les Haïtiens proches. Le lendemain, on a vu le calme de la marchande. La placidité du peuple et même les rires. Haïti doit garder ce qu’il peut donner. Il faut établir un échange de biens et d’émotions. Des biens contre des émotions. Il faut entamer une relation d’épiciers avec Haïti. Cela ne sert à rien d’envoyer aujourd’hui tout son argent au premier voleur venu de Port-au-Prince. Il faut que le dialogue dure. Il ne faut pas avoir peur de la question subversive: Qu’est -ce qu’Haïti m’apporte? On doit y retrouver son compte pour que cette nouvelle relation dure.

Le patrimoine culturel est tombé. Il y a un côté «table rase», qui succède à toute révolution. Malraux a dit que les Haïtiens étaient un peuple qui peint. Il faut donc recommencer.

On a dit que mon dernier livre, «L’Enigme du retour», avait quelque chose de prophétique. J’ai rencontré des gens, dans les rues de Port-au-Prince, qui m’interpellaient: «Tu le savais, hein?» Avec le sens de la moquerie, et en même temps le sérieux des Haïtiens face aux choses mystiques. «Tu me traites d’imbécile, je répondais. Si je le savais et que j’étais là, c’est que je suis un imbécile.»

Avant cela, Haïti se trouvait entre sommeil et mort. La culture se trouvait dans une situation de suspens. Les villes étaient nourries d’une campagne qui n’existait presque plus. Depuis le livre de Jean Price-Mars en 1928, «Ainsi parla l’oncle», les missions ethnographiques du monde sont parties dans les provinces haïtiennes pour chercher la bonne parole, se renseigner sur les dieux, regarder la vie quotidienne. On a essayé d’intimider les gens, en Haïti, avec la question de l’authenticité. Cela fait 80 ans que les plats se repassent. Tout jeune poète haïtien se doit d’écrire un vers mystérieux. Seuls les touristes s’en étonnent encore. On est tellement contents de nous-mêmes en Haïti. Nous avons le meilleur rhum, le meilleur riz. Mon ami Laënnec Hurbon affirme qu’il existe encore des colonnes de dieux vaudous qui n’ont pas été recensés. Mais on continue de chanter les mêmes. Il faut le dire maintenant: la culture haïtienne était restée bloquée. Il nous manquait un réveil.

Je crois que le tremblement de terre annonce enfin la mort du duvaliérisme. Pour la première fois, nous sommes face à un événement dont on parlera plus que de la chute de Duvalier. Le séisme va nous sortir de notre névrose. Il va rentrer avec fracas dans les tableaux. J’aimerais que ça ne soit pas seulement d’une manière réaliste. Cela va donner un coup à la culture. Aux grands mots, les grands remèdes. Duvalier a mis tellement du sien dans l’horreur qu’il nous semblait insurpassable. Il a réussi à nous faire sortir de la névrose coloniale, de l’insularité et même de la question raciale: il n’était même pas mulâtre. Mais maintenant, enfin, il est dépassé.

On a publié mon texte dans Le Monde avec la mention «le témoignage bouleversant de Laferrière.» C’est déjà bien d’être en première page du Monde. Le Figaro a même dit que je me lamentais. Je ne serais pas le fils de ma mère si je me lamentais. Un jour, ma mère avait une rage de dents. Je lui ai demandé pourquoi elle ne prenait rien pour la faire passer. Elle m’a dit que ce mal-là l’empêchait de penser à des maux plus grands encore.

Je comprends que la presse gonfle l’affaire. Quand on est à l’extérieur, pour que les gens saisissent, il faut utiliser de grands moyens. Mais il faut aujourd’hui que les écrivains et les journalistes se faufilent dans les interstices de cette affaire. Quand je suis passé la première fois dans rues de Port-au-Prince après le séisme, je n’ai remarqué que les maisons qui étaient tombées. Mais au troisième jour, je ne voyais que celles qui étaient encore debout. Les gens qui regardaient, comme s’il ne s’était rien passé. Je me souviens, la première fois que j’ai embrassé une fille, j’ai vu ma tante accoudée à la barrière qui m’observait sans méchanceté. C’est pour ça que j’ai quitté Haïti. A Port-au-Prince, tout est spectacle. J’ai vu le père d’un ami qui discutait au téléphone avec son fils à l’étranger. De loin, on aurait pu croire qu’il lui racontait des banalités. On ne pouvait imaginer l’horreur de ce qui se disait. Il faut dire cela aussi, les hommes debout, la dignité.

Est-ce qu’il n’y a pas davantage de gens qui ont intérêt à une escalade de l’horreur que de gens qui la refusent? Les journaux Le Monde et Libération ont si peu de lecteurs ces temps-ci. Cela fait partie de l’apport d’Haïti au monde, si on arrive à leur faire vendre, un moment, plus d’exemplaires. Haïti était confiné dans des expressions particulièrement raides. Pas un article n’oublie de mentionner «le pays le plus pauvre de l’hémisphère», «le pays aux 32 coups d’Etat», etc. Il y avait une paresse formidable dans la manière de décrire Haïti. Même si un Haïtien de New York gagnait 45 millions de dollars à la loterie américaine, l’article commençait par «Monsieur X, venu du pays le plus pauvre de l’univers, a gagné 45 millions…» Aujourd’hui, je vois réapparaître dans les journaux des expressions oubliées comme «La Perle des Antilles». C’est bien, parce que les façons de parler d’Haïti finissaient par suggérer, de manière très fine et presque perverse, que les Haïtiens avaient été stupides de se libérer de l’esclavage.

On me demande si je vais retourner vivre en Haïti. J’étais là-bas en décembre déjà. Un journaliste haïtien m’a demandé si j’allais distribuer aux Haïtiens l’argent reçu grâce à mon Prix Médicis. Vous voulez que ma mère me tue? Il ne faut pas individualiser le problème. Il faut faire ce qu’on sait faire. La reconstruction qui nous attend n’est pas uniquement physique. Il y a des gens qui doivent être là aussi pour stimuler le feu. J’ai pris la parole quand j’ai trop entendu le mot «malédiction» quant à Haïti. Il a fallu que quelqu’un de relativement connu s’exprime pour qu’on l’écoute.

Je pense que les frontières d’Haïti sont devenues extrêmement mobiles. Il ne s’agit pas seulement d’aider Haïti depuis Haïti. Il faut redessiner la notion d’Haïti. Ce pays vient d’entrer sur la scène internationale de manière claire et lisible, pour la première fois. Il ne faut pas en faire une affaire nationale. Quand des mots finissent par nous coller à la peau, il faut que des hommes fassent rempart contre ces mots. Comment bâtir le discours de l’engagement. Il ne s’agit pas seulement de mettre la main à la pâte. Il ne s’agit pas seulement de main et de pâte. Mais aussi de tête, de cœur, de distance et de liberté.

Il faut éliminer la dimension de charité chrétienne. Il faut relancer le dialogue avec Haïti. Sinon on va retomber vite dans les discours fermés. Personne n’est obligé d’aider Haïti. Il faut maintenir ce ton-là, celui des flâneurs dans Port-au-Prince qui attendent calmement l’eau. Au nom de cette dignité, il ne faut pas forcer les gens. Il faut se forcer soi-même.»

Ce texte est une transcription à partir de notes prises lors de la conférence de Dany Laferrière.