Jusqu’à quand Russes et Géorgiens continueront-ils à discuter à Genève? Ce mercredi s’ouvre à l’ONU le 21e cycle de négociations réunissant les deux pays depuis la guerre qui les a opposés à l’été 2008, à l’issue de laquelle Moscou a reconnu l’indépendance de deux régions séparatistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud.

Ce processus, qui rassemble des participants russes, géorgiens, sud-ossètes, abkhazes et américains sous l’égide des Nations unies, de l’Union européenne et de l’OSCE, n’a pour le moment produit que de maigres résultats. Mais il a été considéré comme utile jusqu’à ce jour, car il constitue le seul espace où Russes et Géorgiens dialoguent depuis quatre ans. La donne pourrait cependant changer suite à la victoire de Bidzina Ivanichvili aux législatives géorgiennes du 1er octobre. Le milliardaire appelé à devenir premier ministre prône à la fois la poursuite du rapprochement avec l’Occident et une normalisation des rapports avec Moscou, plaidant pour une approche «non provocatrice à l’égard de la Russie. Contrairement à ce qu’a fait Saakachvili» (LT du 3.10.2012). Des objectifs difficiles à concilier a priori, mais si le nouveau gouvernement parvient à renouer des relations directes avec son grand voisin, le processus en cours à Genève conservera-t-il le moindre intérêt?

Des gages aux Etats-Unis

Il est trop tôt pour présager de la tournure des futures discussions de Genève, estime Antti Turunen, qui représente l’ONU dans le cadre des négociations. «Nous ne pouvons qu’attendre de voir ce qu’il se passera, note l’ambassadeur. Nous ne savons pas encore exactement ce que le résultat des élections va impliquer au niveau de l’équipe de participants géorgiens. Le principal enjeu de ce round de discussions sera de s’assurer que le travail en cours pourra se poursuivre.» «Nous n’y verrons probablement pas beaucoup plus clair après ces deux jours, renchérit André Liebich, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève. Il faudra attendre qu’Ivanichvili, qui est novice en politique, ait affiné les options de sa politique étrangère.»

L’historien s’attend néanmoins à un net «rééquilibrage en faveur de la Russie, après la politique ­pro-américaine menée par Mikheïl Saakachvili, car la Géorgie est allée aussi loin que possible dans cette direction». Aujourd’hui, si le vainqueur des élections a annoncé qu’il effectuerait sa première visite officielle à Washington, et s’il a nommé au poste de ministre des Affaires étrangères Maïa Panjikidze, ex-ambassadrice aux Pays-Bas et en Allemagne pro-occidentale, «c’est parce qu’après avoir été accusé d’avoir été l’homme de Moscou, il veut donner des gages aux Etats-Unis et montrer qu’il ne sera pas hostile, mais il s’appliquera très probablement à tisser des liens solides avec la Russie».

Pronostic incertain

Jusqu’où ira-t-il? Pour l’heure, seul un rapprochement sur le plan économique ou culturel est envisagé: les relations diplomatiques sont proscrites tant que Moscou aura des ambassades en Abkhazie et en Ossétie du Sud, a répété Bidzina Ivanichvili au cours des derniers jours. La Géorgie ne renoncera pas à ses prétentions sur ces provinces, mais «on a déjà vu des pays affichant des désaccords majeurs rester sur leur position et rétablir tout de même des liens diplomatiques», souligne André Liebich. Et si la Géorgie l’envisageait à terme, la Russie pourrait fort bien se montrer réceptive, estime l’expert, «entre autres parce qu’elle organise les Jeux olympiques de 2014 à Sotchi, ville proche de la frontière géorgienne, et qu’elle voudra éviter tout risque de troubles».

Difficile d’établir un pronostic sur l’avenir du processus de Genève dans un contexte aussi incertain. «De bons résultats ont été obtenus lors des précédentes discussions, plaide Antti Turunen, même si la question cruciale du statut de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud n’est pas officiellement inscrite au menu des entretiens.» Principales avancées à mettre au crédit de ces rencontres: l’engagement pris en 2010 par la Géorgie de ne pas recourir à la force pour récupérer les territoires séparatistes, et le «mécanisme conjoint de prévention et de règlement des incidents» mis au point en 2009. Grâce à ce dernier, qui réunit les partenaires chargés des questions sécuritaires et humanitaires sur le terrain, de petits accrochages ont maintes fois été désamorcés, évitant une reprise des affrontements militaires. De quoi reconnaître au processus une certaine utilité, même s’il n’a permis aucune percée décisive dans le règlement du conflit.