Secrets d’archives

Négocier avec la dictature: la gageure du CICR en Grèce après le coup d'Etat de 1967

Après le coup d’Etat perpétré par des colonels en avril 1967, le Comité international de la Croix-Rouge a accès à quelques centres de détention. Une action qui apportera un soulagement considérable à plusieurs détenus grâce à l’organisation de visites pour les familles

De la Grèce à Cuba, en passant par le Yémen, le Biafra et l’Irlande du Nord, les archives récemment déclassifiées du CICR et datant de 1966 à 1975, regorgent d’informations inédites. «Le Temps» s’est intéressé à cinq affaires emblématiques.

Le coup d’Etat perpétré le 21 avril 1967 vient à peine d’avoir lieu. Pour sa première mission de terrain pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Michel Veuthey débarque pour un mois en Grèce dans un contexte pour le moins inédit: la dictature des colonels s’installe.

Des milliers d’élus, syndicalistes, médecins, avocats, journalistes et lettrés sont jetés en prison. Parmi les figures incarcérées, l'ex-chef du gouvernement Georges Papandréou et son fils Andréas, Manolis Glézos, héros de la résistance sous l’occupation nazie, et Miki Theodorakis, l’auteur de la partition de Zorba le Grec. «C’était particulier, explique l’ex-délégué du CICR. J’éprouvais, du fait de mes études classiques, une admiration irrationnelle pour la Grèce antique et pour la mère de la démocratie. Et je me trouve soudain au milieu d’une dictature. A l’Université de Genève où j’étudiais, plusieurs étudiants grecs me demandaient pourquoi j’acceptais d’aller améliorer le sort de gens et de prendre le risque qu’une telle action profite aux colonels.»

La Croix-Rouge monte au créneau

Dans un contexte de guerre froide où s’opposent les deux superpuissances américaine et soviétique, la Grèce est au cœur d’une bataille politique et idéologique. Tentative de prise de pouvoir des communistes en 1944, puis guerre civile entre 1946 et 1949 qui secoue fortement le pays. La prise du pouvoir par les militaires en 1967 ne fera qu’exacerber les passions. Peu importe. Malgré les difficultés, l’ex-président du CICR Léopold Boissier estime dans une séance plénière du comité de présidence que «le CICR doit persister dans ses efforts, car la Grèce, de par son histoire et ses traditions, reste le terrain idéal où l’on peut travailler en faveur de l’homme, par-delà les étiquettes, par-delà les mots d’ordre politique».

Si le CICR a pu visiter les prisons grecques depuis 1947 quasiment sans interruption, il aimerait pouvoir en faire de même dès le coup d’Etat. Mais pour le régime des colonels, la situation ne relève ni d’un conflit interne ni de troubles intérieurs. Athènes accepte «à bien plaire» que le CICR se rende dans les différents centres de détention. Pour le siège de l’organisation à Genève, une personne semble s’imposer pour effectuer les premières visites: nous l’appellerons G.C. Approchant les 80 ans, ce délégué dispose d’un atout de taille: il connaît bien le terrain pour avoir rendu visite à des détenus pendant la guerre civile.

Revers de la médaille: il est anticommuniste et plutôt sympathisant du régime des colonels. C’est aussi un grand ami du président de la Croix-Rouge grecque Constantin Georgacopoulos. Or ce dernier a lui aussi comme ennemi numéro un les communistes. Il déclarera que le chef de délégation du CICR Laurent Marti «a outrepassé les limites de sa mission». Le pouvoir grec a été beaucoup trop clément, poursuit-il, «quoi qu’en disent les milieux intellectuels de Genève, acharnés contre ce gouvernement et auxquels je sais que vous appartenez». Agé aujourd’hui de 89 ans, Laurent Marti, fondateur du Musée de la Croix-Rouge, s’en souvient: «J’ai été quasiment expulsé comme communiste alors que je n’en étais pas un.»

Lire aussi: Marcel Boisard et le CICR

Pour Georgacopoulos, la Suisse entend donner des leçons de civisme à la plus vieille démocratie du monde. Mais la véritable démocratie existe-t-elle en Suisse? «J’ai les preuves du contraire», affirme-t-il. Le délégué G. C. pose problème jusqu’à Berne. Conscient des affinités de ce dernier, l’ambassadeur de Suisse à Athènes prend les devants et rencontre le général Stylianos Pattakos, ministre de l’Intérieur. Il assiste même avec lui, dans une loge, à un match de football de Servette contre le Panathinaïkos et lui demande de faciliter les déplacements du délégué. Un hélicoptère sera même mis à disposition. G. C continue de ruer dans les brancards. Il dénonce l’attitude «inconcevable» de la majorité d’une presse suisse prête selon lui à faire la propagande des communistes.

Lire aussi: Un match de foot Genève-Athènes

L’un des moments critiques de l’action du CICR survient le 8 avril 1968. Ce jour-là, l’institution genevoise remet aux autorités helléniques un rapport nuancé de 30 pages sur les conditions de détention dans les prisons de Yaros et Leros et dans différents hôpitaux du pays. Les détenus sont «d’une manière générale, convenablement traités, nourris et soignés». Une lettre d’accompagnement du rapport, signée du directeur général des affaires étrangères du CICR Roger Gallopin, relève que les deux camps installés sur l’île de Leros sont inadaptés pour une détention prolongée. Il demande l’évacuation des femmes et des hommes incarcérés sur l’île de Yaros, où les conditions de détention sont «inacceptables». Le rapport proprement dit aurait dû rester confidentiel. Mais le pouvoir grec, maître dans l’art de la manipulation, organise une conférence de presse pour le rendre public à un moment où la presse internationale se fait de plus en plus l’écho de cas de torture, notamment à travers le travail d’enquête d’Anthony Marreco d’Amnesty International.

Le ministre grec de l’Information, Michel Sideratos, s’appuie sur le rapport du CICR pour qualifier de «fables mensongères» les accusations de torture. Or des mois plus tôt, le 10 décembre 1967, le journal The Observer titrait déjà: «La junte grecque ridiculise la Croix-Rouge». Le journal rend compte de lettres écrites sur du papier à cigarettes et provenant de la prison de Leros, qui décrivent de terribles conditions de détention. Même en Suisse, le ton monte. Le correspondant de la Tribune de Genève à Paris, Claude Torracinta, interviewe dans un hôtel de Saint-Germain-des-Prés l’un des torturés, le comédien et acteur grec Karousos. Celui-ci raconte comment, pour avoir refusé de signer une déclaration d’abjuration dans laquelle il se soumettait au régime des colonels, il a été torturé: «On a brûlé les parties sensibles de mon corps. J’ai terriblement souffert pendant quarante-huit heures.» Mal en point, Karousos a finalement été libéré.

Des visites régulières

Pour le CICR, qui a au printemps 1968 un accès encore limité aux prisons, c’est une situation très inconfortable. Le délégué Jean-Pierre Maunoir souligne le dilemme dans une note de décembre 1967: «Nous sommes d’avis ici qu’une enquête systématique sur la torture ferait plus de mal que de bien. […] On doit présumer tout d’abord que le Comité s’exposerait à une fin de non-recevoir de la part des autorités helléniques.» Le délégué se veut pragmatique. Négocier avec le régime des colonels procède de la gageure. Mais plus tard, le même délégué exhorte le CICR à dénoncer aux autorités grecques tout cas de torture dont il aurait connaissance. Sans quoi la crédibilité de l’organisation pourrait en souffrir. Dans une volonté de ne pas parler de torture sans en avoir des preuves formelles, le CICR établit la «doctrine dite des quatre murs». Une doctrine, comme le souligne Roland Siegrist dans son livre The International Committee of the Red Cross in Greece, 1967-1971, par laquelle le CICR s’interdit «d’écouter ou d’enregistrer des récits concernant des lieux dans lesquels il [n’a] pas eu l’autorisation de se rendre».

En Suisse, l’opinion publique est très critique. Un bulletin d’information du Comité suisse pour le rétablissement de la démocratie en Grèce demande si «la question des tortures […] [a] été passée totalement sous silence». La Tribune de Genève publie elle une caricature du dessinateur Jean Leffel qui va susciter la polémique. Elle montre, devant des responsables en haut-de-forme du CICR, le chef du gouvernement Papadopoulos portant une fustanelle (jupe plissée traditionnelle), laquelle cache des corps écrasés par les bottes du premier ministre hellénique. Le sang du directeur général du CICR Jean Pictet ne fait qu’un tour. Dans un courrier des lecteurs, il fustige une «caricature de nature à nous causer le plus grand tort au moment où notre action en Grèce, si délicate, se trouve à un tournant décisif.» Dans la même veine, un délégué relève que la polémique en Suisse au sujet des colonels constitue «une gêne considérable pour l’action du CICR». Il exhorte le professeur d’histoire de l’Université de Genève Sven Stelling-Michaud, également rédacteur pour le Comité suisse et romand pour le rétablissement de la démocratie en Grèce, à «renoncer pour trois mois à tout nouvel appel public».

Voir aussi: Le CICR et le problème des mauvais traitements

Le CICR connaîtra des hauts et des bas. L’un des hauts est incontestablement l’accord conclu avec le pouvoir grec le 3 novembre 1969 autorisant les délégués à accéder à tous les centres de détention. Certains y ont vu le premier modèle d’accord avec un gouvernement. Les visites des délégués et médecins du CICR améliorent le sort de nombreux détenus. Un an plus tard toutefois, l’accord n’est pas reconduit. Pour Athènes, l’opération CICR a «perdu sa raison d’être». Le régime des colonels se durcit. Chef de mission à partir de la fin 1969, Philippe Grand d’Hauteville s’en souvient: «Le gouvernement grec avait senti le vent tourner. Avant d’en être exclu, il a démissionné du Conseil de l’Europe. On a compris à ce moment que notre mission allait s’achever.» En janvier 1971, le président du CICR Marcel Naville ne cache pas son courroux. Le CICR a, selon lui, été bafoué par les autorités grecques et il est temps de manifester «une certaine fermeté». Les affaires du CICR vont toutefois se compliquer. Lors de la révolte estudiantine de l’Ecole polytechnique d’Athènes en 1973, le CICR, par souci de ménager la susceptibilité d’Athènes, dit comprendre «les motifs qui ont amené les autorités à imposer la loi martiale», mais il insiste sur les problèmes humanitaires que l’épisode risque d’engendrer. Une déclaration suffisante pour irriter l’ambassadeur de Grèce à Genève Velissaropoulos: le CICR est-il intervenu lors du printemps 1968 en France, se demande-t-il? Qu’a-t-il entrepris après le Printemps de Prague? A la demande de reprise des visites émise par le CICR, la réponse du pouvoir est nette: «Exclu.»

Le soulèvement estudiantin marquera la passation de pouvoir du colonel Papadopoulos au général Dimitrios Ioannidis, mais surtout le début de la fin de la dictature que le délégué Philippe Grand d’Hauteville pressentira déjà dans un rapport datant de mars 1974, quatre mois avant le fiasco de la junte à Chypre. Peu après la chute de la dictature, le CICR souhaite rendre visite aux ex-responsables de la junte militaire désormais emprisonnés. La plupart d’entre eux lui opposent une fin de non-recevoir.

S’il ne devait citer qu’une image de son aventure hellénique, Michel Veuthey n’hésite pas une seconde: «Quand j’ai vu l’émotion des familles lors des visites aux détenus de l’île de Yaros, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de magique dans l’action du CICR.» Laurent Marti ne cache pas que sa mission était un combat permanent avec les autorités. Pour lui, les visites des familles étaient à double tranchant: «C’est la contradiction éternelle de l’aide humanitaire: on fait le bonheur de certains détenus, mais ceux qui ne peuvent voir leurs proches sont encore plus désespérés.» Quant à Philippe Grand d’Hauteville, il garde en mémoire sa visite à Alexandros Panagoulis. «On nous avait longtemps refusé toute visite à ce détenu. Puis quand on a pu le voir, j’ai rencontré un être qui pesait 38 kilos. Il était sonné par la torture.» Condamné à mort pour avoir tenté d’assassiner le premier ministre Papadopoulos, Panagoulis sera libéré en 1974. A sa sortie, il est attendu par la journaliste vedette Oriana Fallaci, qui lui consacrera le livre Un homme. Elu au parlement, sur le point de dénoncer le rôle que le ministre de la Défense Evangelos Avéroff avait joué à l’époque de la junte, il se tuera dans un accident de voiture. Selon toute vraisemblance un assassinat déguisé qui ne va pas sans évoquer Z, le célèbre film de Costa-Gavras.

Pour consulter les archives générales publiques du CICR (1863-1975), demandes à adresser à: 
publicarchives@icrc.org

Contacts avec la bibliothèque du CICR:
library@icrc.org

Bases de données audiovisuelles du CICR (photos, films/vidéos, son):
https://avarchives.icrc.org/


Gerasimos Notaras: «J’ai subi deux mois de torture»

Interview d’un détenu politique grec ayant étudié en Suisse avec Jean-Pascal Delamuraz.

Gerasimos Notaras a connu le régime des colonels de près, de très près même, puisqu’il en a été l’un des détenus politiques. Grec attachant, il était proche de Jean-Pascal Delamuraz, qu’il a connu lors de ses études universitaires à Lausanne. Chaque fois qu’il venait en Suisse, il allait volontiers boire trois décis de vin dans un café aujourd’hui disparu, La Butte, avec le Delamuraz syndic, puis conseiller fédéral. Gerasimos Notaras a aujourd’hui 81 ans et dirige toujours la sous-division des archives historiques de la Banque Nationale de Grèce, un établissement privé. Il se remémore pour Le Temps cet épisode difficile de la Grèce d’après-guerre.

Le Temps: Quelles ont été les circonstances de votre arrestation?

Gerasimos Notaras: J’ai été arrêté le 23 octobre 1967. J’ai été l’un des détenus politiques qui ont passé le plus de temps en prison: 5 ans et demi, dont deux mois de torture à la Sûreté générale au poste de Bouboulinas, à Athènes, et 28 jours dans un bâtiment désaffecté de la Marine. J’ai été détenu dans sept endroits différents.

De quoi vous accusait-on?

A partir d’août 1967, soit près de trois mois après le coup d’Etat, j’ai constitué un réseau au sein de la Marine qui pourrait aider à mettre fin à la dictature. Nous avons créé le mouvement Défense démocratique. Mais nous n’étions pas des professionnels de la révolution. Quand j’ai été arrêté, le mouvement a continué son travail jusqu’à la fin de la dictature, car ni moi ni mes camarades n’avons parlé. Vu le réseau qu’on avait développé au sein de la Marine, la junte militaire nous accusait de vouloir nous emparer de la VIe flotte des Etats-Unis! Elle nous accusait aussi de vouloir renverser le régime et d’instaurer un régime communiste. Aucun de nous n’était communiste. Nous étions toutefois prêts à poser des bombes. Mais nous avions tous pour dénominateur commun de restaurer la démocratie en Grèce.

Quels ont été vos contacts avec le CICR?

Quand le délégué du CICR Laurent Marti est arrivé à Egine, accompagné par un employé de la prison, je l’ai mis à la porte. Je refusais de parler au CICR en présence de quelqu’un de la junte. Le délégué est revenu le lendemain. Il était seul. Je lui ai dit que s’il voulait faire un travail sérieux et éviter les travers du CICR durant la Seconde Guerre mondiale, il fallait qu’il conclue un accord avec le gouvernement pour qu’il puisse visiter sans avertissement n’importe quel lieu de détention. Le délégué Laurent Marti a pu visiter les locaux de la Sûreté générale à la rue Bouboulinas, à Athènes. Il a pu monter sur la terrasse de l’immeuble et constater que les descriptions de torture que je faisais dans le document écrit remis par mon avocat à mon procès devant le tribunal militaire étaient correctes. C’est sur cette terrasse que j’ai été torturé au point que je ne pouvais plus descendre les escaliers. On devait me porter dans une couverture. Cela dit, la tâche du CICR était délicate. Il ne pouvait pas faire de déclaration publique. Au contraire de la junte militaire, qui a cherché à utiliser le CICR comme alibi durant ses deux ans de présence en Grèce, pour dire qu’il n’avait rien trouvé à dénoncer.

Comment s’est passée votre détention?

Je le dis souvent de façon ironique. Je n’ai jamais autant travaillé qu’en prison. Ce fut l’un des moments les plus constructifs de ma vie. Avec mes collègues de prison, nous avons quasiment créé une université dans l’enceinte où étaient détenus les prisonniers politiques. Il y avait beaucoup d’intellectuels. Nous avons enseigné d’innombrables matières dont la comptabilité, le dessin technique, les langues, etc. Nous mettions sur pied des pièces de théâtre. Il fallait faire quelque chose de constructif pour éviter de perdre le moral. Avec des gens de la prison prêts à collaborer, nous avons fait sortir de là des documents, notamment pour le Conseil de l’Europe, qui finira par exclure la Grèce.

La Suisse vous a-t-elle aidé?

Je dois souligner le soutien de mon professeur de droit constitutionnel Marcel Bridel qui est venu comme témoin au tribunal militaire d’exception ainsi que les efforts du chef du Département politique fédéral de l’époque, qui a tout fait pour me faire libérer, précisant que l’Université de Lausanne m’avait renouvelé le poste que je tenais avant mon départ de Lausanne et qu’il fallait me laisser travailler. Il y a aussi eu une très forte mobilisation en Suisse romande en notre faveur. Même le chef de l’extrême droite vaudoise, monsieur Regamey, allait s’enquérir de mon sort chez mon beau-père suisse.

Publicité