Russie

«Ce n’est pas du bluff»: le Kremlin assure détenir l’arme ultime

Lors de son discours annuel devant le parlement, Vladimir Poutine a fait de la supériorité nucléaire russe face aux Etats-Unis son argument électoral principal

Jamais Vladimir Poutine ne s’était montré aussi offensif. A deux semaines du premier tour des présidentielles russes, le candidat sortant a passé 45 minutes, soit la moitié de son discours, à haranguer les parlementaires sur la possession par la Russie de trois nouveaux types d’armes nucléaires capables de percer n’importe quel bouclier antimissile.

Visiblement très remonté contre des «partenaires occidentaux» qui ont «refusé d’écouter notre voix pendant deux décennies après la désintégration de l’URSS», et «ont tenté de nous imposer leurs conditions, pensant que nous ne nous relèverions jamais», il a menacé directement les Etats-Unis: «Ne faites pas tanguer la barque!» Une expression qui se réfère aux changements de régimes survenus au sein des anciennes républiques satellites de Moscou au cours des dix dernières années. Le Kremlin y voit la main des services secrets américains, dont le but ultime serait une déstabilisation de la Russie elle-même.

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Insistant à nouveau sur le fait que la Russie «a perdu 24% de son territoire» lors de la désintégration de l’URSS, Vladimir Poutine a présenté «l’effort considérable de réarmement» comme une réponse à la tentative d’encerclement dont la Russie fait aujourd’hui l’objet. Et de citer à l’appui de sa thèse l’installation du bouclier antimissile américain en Roumanie et en Pologne, ainsi qu’un projet analogue sur le flanc oriental de son pays, en Corée du Sud et au Japon. «Personne ne voulait nous écouter. Ecoutez-nous maintenant», a défié le maître du Kremlin devant un parterre visiblement ravi et applaudissant à tout rompre.

Missiles et drones torpilles

Puis le président russe a déroulé son nouveau catalogue d’armes. Un missile balistique, un missile de croisière (tous deux se déplaçant à des vitesses hypersoniques, jusqu’à dix fois la vitesse du son) et un drone torpille sous-marin filant sous l’eau à 1000 km/h. Toutes ces armes sont «d’une extraordinaire manœuvrabilité», qui leur permet d’échapper à n’importe quel système de défense. Et surtout, elles comportent toutes des charges nucléaires «de très grande puissance», fanfaronne le chef des armées.

Accordant à son pays les prérogatives d’une superpuissance, Vladimir Poutine élargit son parapluie nucléaire au-delà des frontières russes. «Quel que soit le type d’arme nucléaire utilisé, de petite, moyenne ou n’importe quelle puissance, contre la Russie ou ses alliés, ce sera considéré comme une attaque nucléaire. La riposte sera instantanée avec toutes les conséquences associées», a-t-il indiqué dans un développement inédit. Reste à définir qui sont ces alliés. Vladimir Poutine s’est toutefois abstenu d’évoquer la possibilité de recourir à des frappes nucléaires tactiques préventives, mentionnées dans la doctrine militaire.

Fort de ce nouvel arsenal, dont il assure qu’il est «déjà en notre possession et fonctionne bien», le maître du Kremlin lance, taquin: «Contenir la Russie a échoué», en référence à la doctrine américaine d’«endiguement» en vogue durant la Guerre froide. L’issue malheureuse, pour Moscou, du grand face-à-face du XXe siècle est révisée avec une nouvelle force.

Une armée vindicative

Avec ce discours historique, Vladimir Poutine se positionne désormais comme le chef d’une armée invincible, hégémonique et vindicative. Un signal envoyé au monde entier, mais surtout à l’opinion publique, qui a jusqu’ici plébiscité sa fermeté dans les affaires internationales. Consacrée aux questions sociales et économiques, la première moitié de son discours aux parlementaires n’a guère marqué et Poutine semblait lui-même s’ennuyer, bafouillant et toussant beaucoup. Seules les questions régaliennes paraissaient passionner le chef de l’Etat comme son assistance, qui répondait par des tonnerres d’applaudissement et des mines réjouies, sur lesquelles s’arrêtaient longuement les caméras de télévision.

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L’Internet russe a donné un avant-goût de la réaction de l’opinion publique. L’attention s’est concentrée sur la dizaine de vidéos projetées dans le dos du président afin de permettre au public de visualiser les armes. De nombreux internautes se sont interrogés sur la mauvaise qualité des images de synthèse, qui évoquent des jeux vidéo des années 1990. L’une des animations a déjà été diffusée en 2007 par la chaîne d’Etat 1TV, note le journal en ligne Republic.ru. L’opposant Alexeï Navalny a ironisé sur l’arme «Kinjal» (poignard) qui lui rappelle «la première version de Red Alert» (un jeu vidéo).

Moins amusé, un autre opposant, le maire d’Ekaterinbourg Evgeni Roizman, établit un parallèle historique sinistre: «Au crépuscule du Troisième Reich, les hitlériens excitaient les foules avec l’espoir d’une nouvelle arme ultime.» L’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovsky, devenu opposant exilé, s’interroge: «Un électeur correctement épouvanté vaut-il un électeur bien nourri?»

Bluff? Intimidation? Une partie des experts prend le discours très au sérieux. Le spécialiste des relations internationales au Centre Carnegie de Moscou Dmitri Trenin estime que «dans le futur proche, il semble que l’agenda russo-américain se limitera à un seul sujet, la prévention de la guerre». Pour lui, «accorder la moitié du discours annuel à une description graphique de la capacité des nouvelles armes illustre à quel point Etats-Unis et Russie se sont rapprochés d’un affrontement militaire. Une effrayante nouvelle réalité de relations stratégiques dérégulées nous attend au tournant.»

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