«Nous avons plusieurs témoignages qui font état d'un massacre survenu dans la bourgade de Lipjane où quelque 50 ou 60 personnes ont été tuées par des Serbes. Des membres de leur famille ont été forcés par les policiers serbes de partir sans avoir eu le temps d'enterrer les leurs», affirme Paula Ghedini, porte-parole du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). C'est ici, à Blace, le poste frontière macédonien par lequel ont transité des dizaines de milliers de réfugiés ces dernières semaines. En contrebas, se trouve le camp de transit qui a reçu ces dernières quarante-huit heures des centaines de Kosovars de la région de Lipjane. C'est aussi bien à Blace que dans les deux camps de Stenkovac que les témoignages sur les exactions commises par les forces serbes ont été recueillis.

300 entretiens individuels

Se déplaçant dans les voitures orange de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), les 70 enquêteurs restent aussi discrets que possible pour recevoir les réfugiés désireux de témoigner dans leurs tentes. «Nous voulons éviter que des témoins d'exactions et les victimes de viols aient le sentiment que leurs déclarations recueillies dans l'intimité et avec la garantie de la confidentialité soient rendues publiques. Ils auraient le sentiment d'avoir été trahis», explique Joergen Grunet.

Jusqu'à ce jour, les enquêteurs de l'OSCE ont procédé à plus de 300 entretiens individuels qui s'étalent parfois sur plusieurs heures. «La durée de ces entretiens s'explique par le fait que nous voulons posséder des dossiers parfaitement ficelés et d'autre part que nous voulons éviter de traumatiser encore davantage des gens qui sont encore en état de choc», affirme le porte-parole de l'OSCE. Objectif de cette récolte d'informations: transmettre des accusations parfaitement étayées au Tribunal pénal international (TPI) sur l'ex-Yougoslavie qui, lui, se chargera de rendre justice.

Dans un premier rapport, l'OSCE fait état de témoignages corroborés évoquant «des pillages, des bombardements, des exécutions sommaires après quoi les gens fuient ou sont sommés de quitter leur maison». Les réfugiés donnent des précisions sur «des tueries, exécutions, attaques physiques, viols, déplacements forcés, destruction de propriétés civiles, pillages perpétrés contre individus ou des villages entiers». Ils font état de «gorges tranchées, yeux arrachés, des seins, nez, doigts, mains et pieds coupés» sur des cadavres. Selon des témoignages, «des inscriptions nationalistes serbes sont trouvées sur les dépouilles des victimes».

Le modèle de comportement des forces serbes démontre les «évictions des maisons sous la menace, le pillage et la destruction de ces maisons, le rançonnement des Kosovars sur le chemin de l'exil», note le porte-parole de l'OSCE. Les auteurs de ces exactions sont le plus souvent des paramilitaires cagoulés, notamment des membres des milices d'Arkan et de Seselj. Dans certains cas, les réfugiés ont pu donner des indications précises sur les uniformes et les insignes portées par ces hommes.

L'OSCE affirme que, faute de présence au Kosovo, elle ne peut vérifier les indices que l'OTAN a récoltés sur d'éventuelles fosses communes. En revanche, les rapports des enquêteurs font état d'une augmentation du nombre de déclarations sur des sévices sexuels, y compris des viols sur des groupes de femmes. Joergen Grunet précise qu'à ce jour «l'OSCE a recueilli deux douzaines de témoignages de femmes violées».

Neriman Kamberi a elle aussi récolté pour l'organisation Médecins du monde (MDM) des témoignages sur les violations des droits de l'homme: «La sexualité a toujours été un sujet tabou dans la société kosovare, majoritairement musulmane. Les médecins voient parfois des femmes qui présentent des signes évidents de viol, mais qui refusent d'en parler.» Selon MDM, le nettoyage ethnique serait plus brutal dans les villages que dans les villes où il s'agirait davantage d'une pression psychologique intense «qui consiste à donner aux Albanais cinq minutes pour fuir s'ils ne veulent pas être abattus». Neriman Kamberi a recueilli une vingtaine de témoignages. «Celui-ci, explique-t-elle, c'est celui d'une femme qui raconte que son neveu a été abattu sous ses yeux alors qu'il préparait la voiture pour que la famille puisse fuir, celui-là, c'est le témoignage d'une femme qui est rentrée chez elle et qui a trouvé son père et son mari assassinés…»