La conférence devait passer inaperçue. Organisée à Vilnius, sur les bords de la mer Baltique, et consacrée au rôle de l'«Organisation du traité de l'Atlantique-Nord dans la sécurité européenne», elle promettait de ne susciter que des propos attendus et de vagues promesses. D'autant que ses principaux participants, neuf ministres des Affaires étrangères de modestes Etats d'Europe centrale et orientale, ne sont que des acteurs mineurs de la scène politique internationale. Et pourtant. Saisissant l'occasion, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie, la Bulgarie, la Macédoine et l'Albanie ont créé l'événement en mettant au défi l'OTAN de les admettre toutes ensemble en son sein lors de son prochain sommet, prévu en 2002. Assez! Ils en avaient assez d'attendre en vain qu'on leur propose un calendrier d'adhésion, près d'une décennie après l'explosion de l'Union soviétique et une année après l'adhésion de la Pologne, de la République tchèque et de la Hongrie.

La requête n'est pas nouvelle. La surprise vient de la volonté de ces neuf Etats de faire désormais front commun pour obtenir gain de cause. Leurs démarches, en effet, avaient été marquées jusqu'ici par un esprit de forte rivalité, chacun essayant de s'imposer en persuadant l'OTAN qu'il était meilleur que les autres. Les pays Baltes se vantaient ainsi d'être plus démocratiques que leurs concurrents, tandis que les candidats balkaniques misaient sur leur bonne conduite pendant la guerre du Kosovo pour être avantagés. Une telle attitude a souvent conduit à l'agacement toutefois, comme en a attesté un responsable du Département d'Etat américain qui qualifia un jour ces pratiques d'«inconvenant concours de beauté». Les neuf en ont pris note, pour suivre désormais une tout autre stratégie, qu'ils savent révolutionnaire et qu'ils espèrent décisive, comme le laisse entendre le nom qu'ils lui ont donné: le «Big Bang».

Ce changement d'approche a été non seulement dicté par l'expérience d'une série d'échecs mais aussi par un bouleversement de conjoncture. L'OTAN éprouve actuellement des difficultés à absorber ses trois nouveaux membres et la perspective d'en avaler neuf de plus l'effraie à juste titre: prendre des décisions à l'unanimité lui est déjà difficile à 19, alors à 28! Il est donc devenu essentiel pour les postulants de prouver leur sens de la discipline et de la solidarité. Et puis – et surtout – l'arrivée au pouvoir à Moscou d'un nouveau président, Vladimir Poutine, décidé à rendre à la Russie une bonne part de son autorité et de son influence passées sur la scène internationale, laisse entrevoir le jour où tout nouvel élargissement de l'OTAN pourrait rencontrer une opposition insurmontable. Il s'agit donc d'adhérer le plus vite possible, au risque de ne jamais plus pouvoir le faire.

«Les pays d'Europe centrale (...) se sont trouvés pendant des siècles dans une zone grise incertaine, gouvernée par la force et non par le principe de la loi. Or, nous souhaitons que cette expérience amère ne se répète jamais plus», a déclaré le président Lituanien Valdas Adamkus, au cours de la conférence de Vilnius. «Ayant bien trop souvent expérimenté dans notre propre histoire les effets de l'indifférence politique pour le destin d'autrui, nous sommes déterminés à défendre» les valeurs de la communauté atlantique, a souligné pour sa part celui que beaucoup voient comme le cerveau de la nouvelle approche, le ministre lituanien des Affaires étrangères Algirdas Saudargas. Avant d'affirmer: «Si chaque pays doit être considéré en fonction de ses propres mérites, nous croyons que l'intégration de chaque démocratie sera un succès pour nous tous et l'intégration de tous nos pays un succès pour l'Europe et pour l'OTAN.»

«Nous avons besoin de poursuivre notre élargissement. Cela signifie rester fidèle à notre engagement politique aux nouvelles démocraties du continent de sorte qu'elles puissent appartenir pleinement à une communauté euro-atlantique sûre et prospère», a déclaré, à Vilnius toujours, le secrétaire général de l'Alliance atlantique, George Robertson. Ce dernier aurait pleinement rassuré son auditoire s'il ne s'était senti obligé de souligner sur sa lancée le besoin opposé «de remettre sur les rails» les relations entre son organisation et le Kremlin, sans lequel la nouvelle architecture de sécurité serait selon lui inopérante. Or, Vladimir Poutine a très récemment estimé que l'expansion d'alliances militaires aux frontières de la Russie menacerait les intérêts de son pays en matière de sécurité.