Ce matin-là, sous la pluie fine qui arrose le marché de la ville, pas l’ombre d’un socialiste pour «tracter». Au quartier général de l’UMP, on ironise. «C’est comme les pâquerettes: ils attendent sans doute le soleil pour sortir!» s’amuse Michèle, la soixantaine.

Dans ce petit local où s’activent quatre militants, écharpe bleue parfois nouée autour du cou, on refuse de croire à la défaite annoncée de l’enfant du pays. Celui que tout le monde, ici, appelle simplement «Nicolas» a fait 72% des voix au premier tour contre 10% seulement pour «Hollande». Exactement le même score qu’à la présidentielle de 2007! «C’est bien la preuve que les médias mentent et que les sondages se trompent!» assure Colette, la septantaine. «Nicolas ne peut pas perdre», veut croire Michèle, elle qui l’a connu si «chaleureux», si «à l’écoute» et si «proche des gens d’ici» quand il était maire de la ville, de 1983 à 2002. «Je me souviens encore comme si c’était hier de la première fois que je l’ai rencontré. C’était pour lui parler d’une histoire de colonie de vacances. On n’était pas d’accord, hein! Mais il m’avait écoutée. Et quand on s’est revu, plus tard, il m’a dit que j’avais finalement eu raison.»

La veille, ces partisans du candidat président dont la ferveur ne s’est jamais démentie ont été confortés par «Jean» (Sarkozy). «Il nous a dit que vu le contexte – la crise, tout ça –, le premier tour était un très bon score. L’écart n’est pas si élevé au plan national: même pas 2%!» Sur les murs, les affiches dopent le moral des troupes. L’une d’elles reproduit en gros caractères la phrase d’un auteur d’ordinaire pas franchement en vogue à Neuilly: «Vous imaginez Hollande président?» La pique était signée Laurent Fabius lors de la primaire socialiste de l’automne dernier, lorsque l’ancien premier ministre soutenait alors la candidature de Martine Aubry, première secrétaire du PS.

Des mois plus tard, elle reste une délicieuse friandise pour les adversaires acharnés du candidat de gauche. «Ce n’est pas que Hollande soit antipathique, on le trouve plutôt bonhomme, même. Mais c’est sa politique qu’on redoute», dit Michèle. «Il veut raser gratis!» explique Colette. «Et puis, avec lui, ce serait le droit de vote accordé aux étrangers». Si Nicolas Sarkozy gagnait qu’attendraient-ils d’un second mandat? «Qu’il supprime l’impôt sur la fortune!»

Dans les quartiers résidentiels aux immeubles cossus, les bistrots ne sont pas légion. C’est plutôt sur les bancs publics où se reposent les retraités ou sur les trottoirs où ils se promènent qu’une fois passé le réflexe de méfiance envers tout journaliste, la conversation se noue. «Au premier tour, j’étais à l’île de Ré où j’ai une seconde résidence», glisse Roselyne, une vieille dame. «J’ai voté par procuration, mais j’ai bien choisi mon mandataire», chuchote-t-elle. «Vous pensez: une amie m’a dit que sa fille avait voté pour Mélenchon!» s’épouvante-t-elle. «Je crois que c’était une blague, mais bon, on ne sait jamais!» Son choix? «Sarkozy, encore.» Son bilan, ses excès, son style de présidence? «Il aurait pu faire mieux», admet-elle, «mais c’est facile à dire après coup». «Et puis, c’est lui ou la gauche.»

Hélène, la soixantaine, vit désormais au Luxembourg. Mais elle est née à Neuilly et y garde des attaches. «La ville est devenue morose», dit-elle en promenant son chien. «Quoi qu’ils en disent, les gens d’ici ont déjà intégré la défaite de Nicolas Sarkozy.» «La mairie restera à droite, mais ce ne sera pas pareil», poursuit-elle. Déçue du président sortant? Elle avoue l’être un peu, elle aussi. «Il n’aurait pas dû reculer sur le bouclier fiscal. Mais ici, les gens pensent qu’avec la gauche, ce sera largement pire»…

Le cœur de Neuilly bat toujours à droite. «Jean», le fils, ou «Dadu», la mère de Nicolas Sarkozy, restent appréciés des habitants quand ils les croisent. Mais cette ville de la très chic banlieue ouest de Paris où Nicolas Sarkozy a bâti toute sa carrière politique après s’être emparé «à la hussarde» de l’Hôtel de Ville alors qu’il avait à peine 28 ans, n’a pourtant pas été épargnée par le désamour. Jean-Christophe Fromentin, le nouveau maire, étiqueté «droite indépendante», est bien placé pour le savoir. Le «référendum anti-Sarkozy» a en fait déjà eu lieu à Neuilly. C’était il y a quatre ans. Cette année-là, le chef de l’Etat avait voulu parachuter son porte-parole David Martinon, épaulé par son propre fils Jean, à la tête de l’hôtel de Ville. Le feuilleton avait tourné au «Dallas-sur-Seine». Rejeté, et finalement lâché par son «ami» Jean, Martinon avait dû jeter l’éponge. Un camouflet pour Nicolas Sarkozy qui devait alors découvrir que «sa» ville ne lui appartenait plus. «Neuilly ne voulait plus de cette féodalité», analyse Jean-Christophe Fromentin. «En désignant lui-même son successeur, Sarkozy allait à l’encontre de son propre discours sur la réussite au «mérite.»

Depuis, à en croire le nouveau maire, leurs relations se sont «apaisées». Il a lui même voté Sarkozy, sans toutefois soutenir sa campagne avec beaucoup de zèle, dit-il.

Mais si la droite ne s’est pas effondrée ici au premier tour, il ne faudrait pas en déduire que les habitants de Neuilly ont plébiscité l’ancien «enfant du pays».

«Les gens ont surtout voté par réflexe de parti», poursuit le maire. «Je crois qu’un François Fillon ou un Alain Juppé aurait fait le même score, ni plus ni moins. Neuilly est historiquement ancré à droite. Autrefois encore, à l’époque de l’UDF, les choses étaient différentes. Mais maintenant qu’elle n’existe plus et que François Bayrou s’est émancipé de la droite, l’UMP capte toutes les voix», analyse Jean-Christophe Fromentin. A l’en croire, le rejet de Nicolas Sarkozy ne pouvait pas trouver ici d’exutoire. «Les habitants de Neuilly ne veulent pas du socialisme. Et ils savent que le Front national n’est pas une solution. Ils n’ignorent pas qu’en votant Marine Le Pen ils affaibliraient le candidat de la droite et feraient ainsi le jeu de la gauche. Le FN n’a fait que 5% ici au premier tour.»

Pour le maire, le vote à 72% pour Nicolas Sarkozy s’explique surtout par la sociologie de la ville. «C’est un village, dont un quart des 62’000 habitants a plus de 65 ans et qui compte 9000 contribuables assujettis à l’ISF.» Dans ce contexte, «le clivage gauche-droite repose plus sur les choix économiques (le libéralisme ou l’étatisme) que sur les autres marqueurs», dit-il. Ce n’est pas l’insécurité qui guide les gens: «Il n’y a pas de délinquance.»

La peur de l’étranger, elle, est pourtant bien réelle. Un micro-trottoir réalisé récemment pour le site Canalstreet a fait le buzz sur la toile. Les habitants interrogés se lâchaient, racisme entièrement désinhibé: «Il paraît que les étrangers ont froid? Mais qu’ils retournent au chaud chez eux», disait l’un d’eux. Sans forcément aller aussi loin, la crainte de voir «Neuilly-village» changer de visage est partagée par beaucoup. «Avec les socialistes, ce sera la mixité à tous les étages», dit Jean, un quinquagénaire. La peur qui sévit à Neuilly est moins celle du vol de sacoche que celle du respect d’une certaine loi. Celle qui oblige en principe toutes les villes de France à prévoir 20% de logements sociaux. A Neuilly, il n’y en a aujourd’hui qu’à peine 4%…