«Deviens un guérillero pour combattre les guérilleros.» La devise est peinte sur les rochers du Centre de formation au combat contre le terrorisme dans la jungle (Counter Terrorism and Jungle Warfare College, CTJW). Dans le district de Kanker, dans le sud de l’Etat du Chhattisgarh (centre-est), cette école est unique en Inde. «Mon travail consiste à transformer un simple policier en un soldat de combat», résume le brigadier Ponwar, directeur et créateur du centre.

Dans un vaste parc militaire, l’apprentissage aux techniques d’assaut se joue en conditions réelles: les forces de l’ordre sont entraînées dans une jungle hostile, maquis de la puissante insurrection maoïste. Le CTJW est un outil clé dans les efforts des autorités pour contrer la guérilla qui se propage aux campagnes négligées de l’Inde, notamment dans ces forêts tribales.

Simulations d’embuscades, attaques en villages reconstitués, patrouilles et bivouacs en forêt, ou descentes à la corde d’hélicoptère en vol: l’entraînement intense est de haut niveau. Il est dispensé en sessions de quarante-cinq jours et près de 20 000 hommes ont déjà bénéficié du stage. Les policiers apprennent à survivre dans une chaleur extrême et une forêt sauvage. «Il est très facile de maîtriser un serpent», assure ainsi J. A. Ansari, l’officier instructeur, qui montre comment neutraliser un cobra à l’aide d’un bâton. «Il s’agit de donner confiance à nos hommes», explique l’instructeur. Et pour les sorties, pas de gilet pare-balles. «Nous ne sommes pas dans la peur mais dans l’attaque», dit-il en coinçant un objet entre les crocs du cobra pour en purger le venin.

Surnommés les «naxalites», les rebelles maoïstes revendiquent une lutte armée en faveur des pauvres et des paysans sans terres, dans ces régions tribales convoitées pour leurs ressources minières. Le premier ministre Manmohan Singh a renouvelé son inquiétude face à ce qu’il qualifie de «la plus grande menace intérieure pour la sécurité du pays». Parmi leurs récents faits d’armes, les rebelles ont perpétré en avril une série de kidnappings, dont deux touristes italiens enlevés en Orissa puis libérés. Au Maharashtra, en mars, une attaque à l’explosif a tué 11 paramilitaires.

Les rebelles restent actifs malgré le déploiement depuis 2009 de 50 000 membres des forces de l’ordre, baptisé «Opération Green Hunt». D’après les chiffres compilés par le South Asia Terrorism Portal, et depuis l’intensification de la violence en 2005, le conflit aurait fait 5646 morts, comprenant 2339 civils, 1481 policiers et 1826 rebelles. Lundi encore, 6 membres des forces de sécurité et un civil ont été tués lors d’une embuscade des maoïstes dans le centre du Chhattisgarh.

«D’homme à homme, nous sommes plus forts que les maoïstes, lâche l’instructeur J. A. Ansari. La difficulté est qu’ils sont informés de tous nos mouvements. C’est pour cela que nous n’empruntons plus les routes. Comme eux, nous pénétrons la jungle.» Et pendant que des soldats s’exercent à des tirs croisés, l’instructeur poursuit: «Pour ouvrir le feu, nous ne suivons plus les procédures habituelles. Nos hommes entrent en action sans attendre l’ordre.»

D’autres initiatives sont prises, comme le recours aux chiens éclaireurs formés au dépistage des mines, ou l’usage de drones d’espionnage. Le 10 mars dernier, une nouvelle phase de confrontation a été atteinte avec l’«Opération Haka». Pour la première fois en quinze ans, 3000 policiers et paramilitaires ont pénétré Abujmard, le fief des maoïstes. Les rebelles ont alors fui dans la jungle. Mais les résultats de l’opération sont peu clairs, l’information étant de plus en plus opaque au Chhattisgarh. Car la «lutte contre le terrorisme» ostracise, voire criminalise, les observateurs indépendants. L’«Opération Haka» témoigne néanmoins de l’assurance prise par les forces indiennes.

Au CTJW, 600 jeunes hommes de la tribu Gond sont actuellement en formation. Dans un amphithéâtre, un militaire leur dresse l’historique des embuscades meurtrières. Ces aborigènes sont les ex-membres de la Salwa Judum, une milice controversée et initiée en 2005 par le gouvernement local pour contrer l’insurrection. En théorie, la Salwa Judum et ses recrues converties en Special Police Officers (SPO) n’existent plus, après une condamnation en juillet 2011 de la Cour suprême de l’Inde. Car armer des aborigènes a marqué une escalade de la violence, et des organisations comme Human Rights Watch ont dénoncé «un instrument de terreur étatique». Mais les ex-miliciens sont aujourd’hui intégrés aux forces régulières. «Ils nous sont indispensables, admet J. A. Ansari. Ils parlent la langue locale et sont nos guides dans la jungle.» Au Dantewada, les miliciens et leurs familles, soit plus de 15 000 personnes, vivent en réfugiés dans des camps cerclés de barbelés, par peur de représailles maoïstes.

Dans l’amphithéâtre, le cours s’achève. En chœur, les tribaux scandent des slogans anti-maoïstes. Ils jurent d’anéantir les rebelles, issus de leurs propres villages et de leurs propres familles, dans une région militarisée qui s’entre-déchire, à l’ombre des regards.

Pour le gouvernement, les maoïstes sont «la plus grande menace intérieure pour la sécurité du pays»