Etats-Unis

A New York, dans l’ombre des Guardian Angels

Reportage dans le métro new-yorkais avec une brigade citoyenne qui cherche à combattre la violence. Mission du jour: traquer un pervers

Lou 82 sourit. «Pourquoi j’en fais partie? J’avais le choix entre tomber du bon ou du mauvais côté. J’ai choisi le bon.» Accoudé à une rambarde de fer dans la station de métro de Columbus Circle, en plein Manhattan, l’homme attend ses comparses. Lou 82 a des bottes montantes noires assorties à son pantalon de combat. Il arbore surtout le signe distinctif des Guardian Angels: un béret et une veste rouge avec un immense logo dans le dos.

Un maire plutôt hostile

Il est près de 19 heures. La station de métro est noire de monde. EQ, Goldberg, Crazy Jay et KC, la seule femme du groupe, arrivent au compte-gouttes. Ne manque plus que Curtis Sliwa, le fondateur. Soudain, il déboule d’un métro, avec son allure d’acteur hollywoodien, salue toute l’équipe d’un air grave, distribue des flyers et improvise un Facebook Live pour expliquer la mission du jour: traquer un prédateur sexuel qui s’est frotté contre une jeune fille de 15 ans. Puis il repart presque aussi vite qu’il est apparu. On patrouillera sans lui.

Curtis Sliwa, 64 ans, a fondé les Guardian Angels en février 1979 à New York. Il était alors le gérant de nuit d’un McDonald’s dans le Bronx. Ses Anges, tous des bénévoles qui patrouillent non armés, se donnent pour mission de combattre la violence et les incivilités dans les rues et les métros de la ville. Il existe une dizaine de brigades dans New York, une centaine en tout: les Guardian Angels se sont exportés jusqu’au Japon, en Israël ou encore en Australie. A leur création, le maire de New York Ed Koch voyait plutôt l’organisation d’un mauvais œil, alors que sa ville était gangrenée par les gangs. Il craignait que la milice privée, qui entraîne ses membres aux techniques d’autodéfense et d’arts martiaux, cherche à se substituer à la police. Puis les maires Rudolph Giuliani et Michael Bloomberg lui ont tendu la main. Les Guardian Angels sont désormais tolérés par la police.

Des actes héroïques inventés

Les Anges ont commis des erreurs de jeunesse. Curtis Sliwa a dû admettre en 1992 avoir inventé des actes héroïques pour se faire de la publicité. 1992, c’est aussi l’année où l’animateur de radio s’est fait tirer dessus, dans un taxi volé, par deux hommes. Il a été blessé à l’aine et aux jambes. Probablement un acte de vengeance de la mafia new-yorkaise: Curtis Sliwa avait tenu, sur les ondes, des propos peu amènes envers le parrain du clan Gambino, John Gotti. Le fils, John Gotti Jr, a été soupçonné d’être le commanditaire de l’attaque mais, faute de preuves, aucune charge n’a été retenue contre lui. Voilà pour le décor.

L’homme traîne sa réputation. «On m’a tiré dessus, on m’a poignardé. A l’hôpital on te dit que ton assurance te paie les frais. Et maintenant, on me signale que ce ne sera pas le cas sous prétexte que c’est de la cosmétique», s’insurgeait-il encore en décembre, après avoir perdu une dent dans une bagarre. Ses Anges lui vouent un immense respect. C’est d’ailleurs un des seuls qui se fait connaître par son vrai nom. Curtis Sliwa est une légende, un justicier provocateur aux méthodes coups de poing. Il n’hésitait pas, en pleine épidémie de crack, à confisquer la drogue aux dealers. Les Guardian Angels d’aujourd’hui semblent s’être assagis. Ils portent leur costume de superhéros avec plus de modestie.

Rituel presque militaire

Ce soir-là, à peine Curtis parti, c’est KC qui prend les commandes. Elle a 47 ans, est déjà grand-mère, vient du Bronx, a des cheveux ultracourts teints en blond et un tatouage chinois dans le cou. Elle arbore fièrement une trentaine de pin’s sur son béret, qui vont du «Kennedy for President» à «The future is female». Sa brigade, c’est celle des «Perv Busters», ou «chasseurs de pervers», composée en principe majoritairement de femmes. Elle patrouille également dans le «Village», du côté de la Christopher Street, dans l’idée de prévenir des actes homophobes. De jour, KC travaille dans la sécurité. Elle a rejoint les Guardian Angels en 1998.

Un homme a du souci à se faire: celui qui figure en flou sur les avis de recherche format A4 distribués par Curtis. Un individu blanc dans la soixantaine. «Nous allons dans le Bronx, aux arrêts de la Ligne 6 où ce pervers s’est enfui, puis où il a été vu une semaine plus tard», explique KC. «Les habitants du coin doivent avoir connaissance du danger.»

Direction le Bronx, donc. Il faut changer deux fois de métro. L’occasion d’observer comment les Guardian Angels, plus actifs depuis quelques mois, se comportent en mission. Nous suivons EQ, le numéro 2 de l’organisation, un colosse peu loquace qui affiche une mine patibulaire, mais qui sait sourire quand il se détend. EQ entre dans un wagon, regarde à droite et à gauche, de façon un peu théâtrale, puis se poste droit comme un piquet devant une porte coulissante, avec sa mine renfrognée et les bras croisés sur la panse. Ses collègues font de même quelques mètres plus loin. Des pendulaires les regardent, interloqués. Quand ils sortent d’un métro, le rituel est plus marqué. Il s’apparente presque à une chorégraphie militaire. Sur le quai, jambes écartées, silencieux, les patrouilleurs restent figés face au métro, puis se tournent dans sa direction de marche, pour le regarder partir. «Nous faisons ça pour honorer les Guardian Angels qui sont morts. L’un a par exemple été tué par un policier», glisse KC.

Arrêt Parkchester Avenue, tout le monde descend. Dehors, sur le quai surélevé, il fait -5 degrés. Les Anges placardent leurs affiches et expliquent leur démarche aux voyageurs. Cette manière de clouer les gens au pilori sans preuve factuelle peut surprendre. Et si la dénonciatrice était une affabulatrice? Et si l’homme n’avait rien fait? Habités par leur mission de vouloir débarrasser la ville de ses déviants sexuels et agresseurs, les Anges ne semblent pas se poser autant de questions. Mais quand ils procèdent à une arrestation, ils sont censés appeler immédiatement la police.

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Trois arrêts plus loin, même scénario. De nouveau, malgré le froid mordant, les Anges collent leurs avis de recherche. Surtout le jeune Goldberg, un grand bavard qui travaille dans un supermarché la journée, Lou 82 et Crazy Jay. EQ et KC supervisent et donnent des ordres. La hiérarchie se respecte.

Reconnus par des passants

Un jeune couple de sans-abri les aborde. Ils reconnaissent les Gardian Angels. «C’est tellement important, ce que vous faites. Quelqu’un a essayé de me kidnapper quand j’avais 21 ans. Je ne savais pas comment me défendre, mais j’ai pu m’enfuir en lui jetant mon café brûlant à la figure», s’exclame la femme. Elle montre par la même occasion son caddie rempli d’affaires qu’elle vient de récupérer. La seule présence des Anges semble la rassurer. C’est ça aussi leur rôle. Ni assistants sociaux, ni policiers, ils sont de simples citoyens-vigiles, qui prennent leur mission à cœur. «Quand nous pouvons, nous assistons aux procès des affaires dans lesquelles nous avons joué un rôle», précise EQ.

Dans ce petit groupe multiethnique, chacun a son caractère. Lou a 55 ans; 82, c’est l’année où il a rejoint la brigade pendant deux ans, avant de reprendre du service en 2015. Comme d’autres, il ne travaille pas. Il reçoit une rente d'invalidité à cause d’un AVC. «Mon cerveau ne fonctionne plus très bien. J’ai des problèmes de mémoire», glisse-t-il, en exhibant fièrement ses gants rembourrés aux phalanges. Ils viennent tous de milieux modestes et ont souvent grandi dans des quartiers difficiles. Les histoires de gangs, d’addictions et de misère leur sont familières. Lou 82 n’est pas le seul à avoir été à deux doigts de tomber «du mauvais côté». EQ, fidèle Guardian Angel depuis 1986, d’origine portoricaine, a vécu à East Harlem, où son père, pasteur, a été attaqué. Des gangs ont essayé de le recruter. Mais il leur a tourné le dos.

Quand on est à la tête d’une brigade d’Anges, être du quartier représente plutôt un avantage. «Hier, des jeunes se sont battus dans mon coin. Un gosse a sorti son flingue et blessé une femme à la jambe», souligne Crazy Jay. Il nous montre la scène filmée sur son portable. «Les flics n’avaient aucune information sur ces jeunes. Moi, j’ai rapidement pu déterminer qui ils étaient et faire avancer l’enquête.»

KC, elle, parle de sa mère, agressée à deux reprises. Souvent, ce sont des histoires personnelles qui les ont poussés à rejoindre la milice de Curtis Sliwa. EQ immortalise les gestes de ses Anges avec son téléphone portable. Il en est fier. Comme il est fier d’être accosté grâce à son béret rouge rehaussé de cinq étoiles dorées. L’uniforme procure une forme de reconnaissance aux effets presque thérapeutiques. Car chaque Ange semble porter ses blessures. Du coup, on leur pardonne leurs petites mises en scène un brin désuètes. Ils nous ont d’ailleurs épargné les contrôles, entre eux, pour s’assurer que personne ne porte d’armes avant de partir en maraude (on est aux Etats-Unis…). Ils l’avaient fait pour un journaliste de Vice.

Pour devenir un Ange gardien, il faut avoir au minimum 16 ans, un casier judiciaire dans l’idéal vierge et n’appartenir à aucun gang ou groupe qui distille la haine raciale. Mais, glissera Crazy Jay sur le chemin du retour, certains ex-membres du gang ultra-violent des MS-13 ont pu intégrer une patrouille de Guardian Angels du côté de Long Island. Ces repentis portent de longues manches pour cacher leurs tatouages.

On remonte à la surface, pour nous engouffrer dans un nouveau métro trois blocs plus loin, direction Manhattan. Le Bronx dort. La brigade des chasseurs de pervers a fini sa mission. Lou 82: «C’est bien, les soirées tranquilles comme celle-là. Je n’ai pas envie de finir à l’hôpital ou à la morgue.» «Des jeunes recrues cherchent parfois l’action. Mais on essaie de leur faire comprendre qu’on doit se réjouir quand rien ne se passe. Notre seule présence peut s’avérer dissuasive», ajoute Crazy Jay. L’effet magique du béret rouge, sans doute.


La chasse aux prédateurs

C’est en plein mouvement #MeToo, en 2016, que Curtis Sliwa, toujours avide de publicité, a choisi de mettre sur pied un groupe chargé de traquer les «pervs» (pervers) et harceleurs de rue. Cette brigade, essentiellement féminine, contribue à augmenter la visibilité des Guardian Angels, qui fêtent cette année leurs 40 ans d’existence. Curtis Sliwa espère par la même occasion redorer son blason, lui qui n’échappe pas à des accusations de sexisme.

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