La Dame Grise s'arrache le cœur. Discrètement. Le New York Times (The Grey Lady, pour les intimes) a publié vendredi un éditorial plein de nuances, comme d'habitude, et sous le titre le plus neutre possible: «Un moment pour l'introspection» (A Pause for Hindsight). Mais ce texte est historique, et il a une histoire. Le grand quotidien, qui s'était pourtant opposé à la guerre contre l'Irak, estime qu'il a failli. Il aurait dû se battre contre l'invasion, travailler à démonter et à détruire les raisons fallacieuses et biaisées qui ont été données par l'administration Bush pour justifier le renversement du régime de Saddam Hussein. L'éditorialiste anonyme ajoute que le Congrès des Etats-Unis a commis une faute en abandonnant en octobre 2002 à la Maison-Blanche la décision du recours à la force, et le journal partage la responsabilité de cette faute. L'Irak ne présentait pas un danger imminent, ni pour le Proche-Orient ni pour les Etats-Unis, et il fallait le dire. Le NYT en avait-il les moyens? Non, mais son devoir était de se les donner.

Cette auto-crucifixion est étonnante et normale. Etonnante parce qu'elle vient d'un quotidien qui s'opposait à une action militaire non autorisée par l'ONU. Normale parce que la Grey Lady s'engage chaque jour, sur sa première page, à imprimer tout ce qui mérite de l'être. Elle a un tel rayonnement que tout manquement provoque la honte de ses lecteurs et le sarcasme réjoui de ses détracteurs, conservateurs ou progressistes. Or, de l'automne 2002 jusqu'après le déclenchement de la guerre, le NYT a publié des informations qui n'avaient pas de mérite, et il en a négligé d'autres qui valaient sa une.

Cette défaillance a une histoire. En septembre 2001, quelques jours avant les attentats terroristes, le journal s'était donné un nouveau directeur, Howell Raines. L'éditeur lui donnait pour mission de secouer une rédaction trop installée sans ses conforts. L'information était un combat, il fallait repartir sur le terrain. La tragédie du 11 septembre a fourni, du jour au lendemain, la matière la plus dense. La Dame Grise s'est réveillée, elle a flambé.

Perte de crédibilité

Jusqu'au jour, il y a un an, où la direction a dû admettre qu'une de ses jeunes recrues vedettes, Jayson Blair, était un faussaire et un plagiaire. Une catastrophe. Le NYT s'est roulé dans la cendre, il a chassé Raines, réformé son fonctionnement, embauché un «public editor», sorte de gendarme venu du dehors.

L'horrible incident n'avait rien à voir avec la guerre, mais la perte de crédibilité du journal a aiguisé le regard de ses critiques. Il y avait plus grave que Jayson Blair. Le New York Times, disaient ses censeurs, s'étaient laissé manipuler par des officiers obscurs ou très proches de l'administration: il avait accordé foi à de pseudo-révélations sur les armes de destruction massive de l'Irak. Le feu était dirigé contre un ou deux journalistes et la hiérarchie éditoriale chargée de les contrôler. Judith Miller, reporter cotée, Prix Pulitzer, était principalement dans le collimateur. De sources anonymes, grâce aussi aux fumeux dissidents irakiens que produisait Ahmed Chalabi, l'enfant chéri du Pentagone, elle a signé (pas toujours seule) une demi-douzaine d'articles sur les mythiques stocks d'armes chimiques et biologiques dissimulés par Saddam Hussein, et sur la reprise du programme nucléaire. Les doutes de plusieurs experts sur la réalité de ces informations étaient le plus souvent négligés ou minimisés.

Pour répondre à ces mises en cause, le NYT a d'abord publié il y a deux mois, en page intérieure, une longue note d'explication contrite. Le travail de Judith Miller, jamais nommée, était stigmatisé comme un manquement, mais c'était une exception. Cela n'a pas apaisé les critiques, et le «public editor», Daniel Okrent, dans sa rubrique hebdomadaire, les a relayées en estimant que la sorte de mea culpa auquel s'était livrée la direction n'était pas suffisant. Ambiance dans la rédaction, allergique à ce gendarme venu, de l'extérieur, faire le procès des enquêtes, des titres, de la mise en pages.

Cette petite tempête intérieure passera. Mais pas la guerre et ses suites. Le New York Times a compris qu'il ne peut pas, quand ça l'arrange, minimiser son rôle dans la politique américaine en se débarrassant de ses égarements sur des lampistes. L'éditorial publié vendredi est une manière d'admettre que si le NYT peut aujourd'hui demander des comptes à George Bush sur ses erreurs et ses arrangements avec la vérité, la presse doit elle aussi accepter la responsabilité de ses manquements. Il ne suffit pas de publier ce qu'on croit être vrai. Il faut chercher ce qui peut être faux.