Au Nicaragua, les dangers du «Grand Canal»

Amérique centrale Le chantier du canal interocéanique doit démarrer lundi

Le pouvoir ignore les mises en garde des scientifiques et les protestationsde la population

Cela promet d’être une belle cérémonie, aussi pleine de discours que d’incertitudes. Lundi se tiendra l’inauguration d’un des plus gros chantiers de l’histoire: le percement du Grand Canal interocéanique du Nicaragua, qui doit concurrencer celui de Panama en reliant Atlantique et Pacifique plus au nord. Mais l’événement se déroulera dans une ambiance de mystère. Les travaux devaient débuter par la pose de la première pierre du port de Brito, où débouchera le canal sur le Pacifique. Mais ce serait finalement la construction d’une route pour acheminer du matériel d’excavation. Les premiers coups de pioche seront peut-être donnés pour de bon le 22, ou sans doute le 24, voire «dans le courant de la semaine» ou «en janvier», selon les sources.

Depuis que le parlement, dominé par les partisans du président socialiste Daniel Ortega, a attribué en juin 2013 la concession du futur canal à un groupe chinois jusque-là inconnu, pour cinquante ans renouvelables et sans appel d’offres, le projet semble foncer à l’aveuglette. «Ils mettent la charrue avant les bœufs», s’indigne Victor Campos, membre du centre écologiste indépendant Humboldt.

Jusqu’à l’équivalent de 50 milliards de francs – quatre fois l’économie du second pays le plus pauvre du continent – seront nécessaires pour aménager les 280 km de voies de navigation, flanquées de deux ports et de nouvelles industries tout au long de plusieurs réserves naturelles. Une centaine de kilomètres traverseront l’emblématique lac Cocibolca (ou Nicaragua), la plus vaste réserve d’eau douce d’Amérique centrale. L’espoir du constructeur, le groupe HKND, est d’accueillir les cargos trop grands pour le canal de Panama, y compris après son élargissement.

Mais de nombreux doutes entourent le projet. Economiques et logistiques, d’abord. Le dirigeant d’HKND, Wang Jing, est un discret entrepreneur de 41 ans qui, s’il compte sous-traiter à des entreprises reconnues, n’a lui-même aucune expérience dans le secteur. Il nie tout lien avec les autorités de Pékin, mais vient selon le site nicaraguayen Confidencial de passer un contrat de communication avec l’armée chinoise. Son financement serait assuré par de «grandes banques et institutions de première classe», dont la seule connue serait la Banque chinoise de développement, à hauteur de 1,5 milliard de francs.

Les autres inquiétudes sont surtout écologiques. Les études d’impact, commanditées par HKND elle-même à un tiers, ERM, ne seront conclues qu’en avril prochain. Les cris d’alarme ne manquent pourtant pas. En cas de réalisation du canal, «les propriétés chimiques de l’eau [du lac Cocibolca] seront modifiées, et de nombreuses espèces seront perdues», avertit Jorge Huete-Pérez, président de l’Académie des sciences du Nicaragua. Une vingtaine d’animaux «vulnérables ou en danger d’extinction» vivent dans la zone, ainsi que des poissons encore inconnus qui «pourraient être endémiques», selon ERM, qui les a recensés.

Il faut «suspendre toute activité liée à la construction du canal jusqu’à la conclusion d’études indépendantes», supplie de son côté la société scientifique internationale Association for Tropical Biology and Conservation, qui souligne que le petit pays, déjà en «stress hydrique», pourrait rapidement souffrir de manque d’eau «pour boire, pêcher, arroser». Selon les chercheurs, le danger de salinisation de l’immense étendue d’eau douce s’ajoute aux risques de dégazages des cargos, et aux bouleversements planifiés par HKND: le limon du fond du lac doit être dragué pour créer deux îles artificielles et 26 000 hectares de cultures – presque autant que la surface du canton de Genève.

Des milliers de riverains supposés – le tracé précis n’est pas connu – ont manifesté contre le projet ces dernières semaines, et expulsé des techniciens chinois à coups de pierres, par peur d’une confiscation de leurs terres. Mais ils n’émeuvent pas le président nicaraguayen de l’Autorité du grand canal, Manuel Coronel: selon lui, «ils veulent juste obtenir un petit peu plus au moment de l’expropriation».

Il faut «suspendre la construction du canal jusqu’à la conclusion d’études indépendantes»