«En victorias». Sur les affiches électorales géantes de la capitale, le couple Ortega-Murillo est exultant. L’issue des élections de dimanche ne fait guère de doute: Rosario Murillo – 65 ans – sera élue vice-présidente de la République du Nicaragua. Elle formera avec Daniel Ortega – qui se présente pour un troisième mandat présidentiel consécutif – le couple le plus puissant de l’histoire du pays. Mais en réalité, derrière la figure déclinante de l’ancien guérillero sandiniste, celle qu’on appelle «la Chamuca» (la diablesse) ou «la Bruja» (la sorcière) tire déjà toutes les ficelles.

Drapée dans des étoffes bariolées, les doigts chargés de bagues, la poétesse – qui a effectué une partie de ses études entre le Jura bernois et Neuchâtel – façonne peu à peu le Nicaragua à son esthétique New Age. A Managua, impossible de rater ses «arbres de la vie». Ces structures métalliques de 17 à 21 mètres, qui resplendissent comme des sapins de Noël, ont poussé depuis 2013 le long des routes et sur les ronds-points de la capitale. On en compte déjà 134 pour un coût total de 3,3 millions de dollars, selon le journal d’opposition La Prensa. Le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) n’a pas non plus échappé à ses sorts, troquant ses couleurs anarcho-syndicalistes – rouge et noir – pour le fuchsia.

Elle terrorise ses ministres

Rosario Murillo n’est pourtant pas de ces premières dames que l’on retrouve dans les bals philanthropiques ou les ateliers de prévention contre l’obésité. «Dans l’histoire du Nicaragua, jamais une femme n’a eu autant de pouvoir que Rosario Murillo», avance Maria Teresa Blandon. Pour la directrice du centre féministe La Corriente à Managua, la première dame est, «malgré les errements de Daniel Ortega», la grande architecte de la réorientation et du maintien au pouvoir du FSLN.

Programme contre la famine, réaménagements urbains mais aussi alliance avec les Eglises catholiques et évangéliques, ayant conduit à la pénalisation de toute forme d’avortement. Pour Maria Teresa Blandon, c’est Rosario Murillo qui a guidé toute la politique sociale du pays ces dernières années: «Ortega n’a pas cette sensibilité politique. Comme tous les dictateurs, il s’est concentré sur la gestion de l’armée, de la police et du capital.»

Une obsessionnelle du contrôle

Porte-parole polyglotte du gouvernement sandiniste, Rosario Murillo a tellement verticalisé le pouvoir que plus aucun ministre ou maire ne peut parler sans son contrôle. «C’est inimaginable, s’exclame une fonctionnaire internationale basée à Managua. Les ministres n’ont pas le droit de parler. A chaque question, ils regardent nerveux vers un type qui prend des notes au fond de la salle.»

Terreur des politiciens et des journalistes locaux, la première dame est omnisciente. Tous les midis, elle monopolise les ondes de deux radios et de trois télévisions nationales pendant une demi-heure pour y détailler les avancées de la révolution. Dans ce pays d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre, c’est aussi elle qui prend la parole pour annoncer l’ampleur des dégâts et les mesures de sécurité. Même au milieu de la nuit. «Ici, il n’y a que la mère protectrice de la nation qui soit autorisée à vous confirmer qu’il va pleuvoir», raille une journaliste locale.

La mère de la nation qui n’a pas su protéger ses enfants

Une obsession du contrôle qui renvoie à de vieilles cicatrices. Lors du tremblement de terre qui ravagea Managua en 1972, Rosario Murillo était une jeune mère de 21 ans. Anuar Joaquin, le plus jeune fils de ses trois enfants – issu de son deuxième mariage – meurt enterré sous les décombres de sa maison. Le besoin d’écrire est né à ce moment.

Plus connu: la répudiation de sa fille aînée Zoilamerica. En 1978, Rosario Murillo rejoint Daniel Ortega au Costa Rica, en compagnie de ses enfants. C’est depuis son exil que le «comandante» aurait commencé à abuser de sa belle fille, âgée de 11 ans. Zoilamerica dénonce les faits en 1998. La justice fait valoir la prescription et Rosario Murillo se range derrière l’ex-guérillero, traitant sa fille de «mythomane».

Pour Dora Maria Tellez, ministre de la Santé sandiniste de 1979 à 1990, la culpabilité de Daniel ne fait aucun doute: «Il a déjà trois autres dénonciations pour abus sur mineur. Mais c’est maintenant que Daniel paie le prix de ses agissements à Rosario. Tous les jours. C’est pour ça qu’il parle de «l’éternellement loyale Rosario.»

Une «unité perverse indissoluble»

Pour Maria Teresa Blandon, Ortega et Murillo forment une «unité perverse indissoluble». Mais, selon l’ancienne commissaire politique sandiniste, Rosario Murillo a beaucoup retravaillé son image pour être acceptée dans une société encore très marquée par le machisme. «La figure politique de Violeta Chamorro, qui se réclamait mère avant d’être présidente [de 1990 à 1996, ndlr] l’a beaucoup intriguée. Avant de s’ériger en garante de l’unité familiale, Rosario était associée à la transgression et à la révolution sexuelle des années 60.»

Rejetée au sein du parti, considérée comme «conflictuelle» et «manipulatrice» par les anciens guérilleros du FSLN, Rosario Murillo nourrit sa revanche. «Elle a déjà purgé toute la vieille génération sandiniste», confirme Dora Maria Tellez. Avec le sentiment que l’on ne l’appellera plus Madame Daniel Ortega très longtemps.


Profil

1951 Naissance à Managua dans une famille bourgeoise.

1967 Part étudier en Suisse, dans un institut privé à La Neuveville (BE) puis à l’Université de Neuchâtel.

1972 Perd l’un de ses fils dans un tremblement de terre. Elle en aura dix, de trois mariages différents.

1978-1979 Exil au Costa Rica avec le «comandante» Ortega.

2007 Devient première dame du Nicaragua.

2016 Candidate à la vice-présidence aux côtés de son mari.