Franck Sana est facteur à Nice. Ce jeudi 14 juillet n’était pas jour de congé pour lui. Sa femme et les enfants sont allés à la plage sur la Promenade des Anglais, face à l’hôtel West end, sur un coin de sable où il a ses habitudes et qu’il aime beaucoup «parce qu’il y a une douche et des toilettes propres». A 20h, il les a rejoints à scooter. Pique-nique puis repli sur le boulevard à 21h sur la célèbre artère pour profiter au mieux du feu d’artifice. Il raconte: «Les feux ont été plus courts que la normale à cause du vent qui soufflait fort sans doute. On a commencé à s’éloigner comme tout le monde et puis on a entendu des cris, des tirs, on a pensé à des pétards bien évidemment. Et puis j’ai vite compris qu’il se passait autre chose. Tout à coup j’ai fait face à une foule de gens qui ne pouvaient plus avancer. J’ai regardé, il y avait deux vélos à trois roues qui promènent les touristes qui bloquaient le passage et les deux types dessus rigolaient.»

Vendredi matin, Franck a fait une déposition à la police. «Je ne suis pas le seul à avoir témoigné de cela, m’ont dit les gendarmes, ces types étaient peut-être des complices. La vidéosurveillance va les retrouver sans doute.» La rue Meyerbeer donne sur la Promenade des Anglais. Depuis cette nuit, elle est interdite au public, comme toutes les autres. Mais Franck a pu récupérer son deux-roues, en montrant bien entendu ses papiers. «C’est terrible, il y a du sang encore, des chaussures d’enfants par terre, j’ai vu un bout de bras dans un seau.» Il pleure. Hier soir, il a sauvé les siens en courant, en contournant l’obstacle des deux vélos à touristes. Ce matin, il pense aux autres, ceux qui sont morts ou blessés.


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Rue Meyerbeer toujours. Mary, une vieille Niçoise qui habite au 7e étage d’une belle résidence avec vue sur la mer invite à rejoindre la Promenade des Anglais via son rez-de-chaussée. Marcher le long des barrières de sécurité posées par la police. Face au Palais Méditerranée, le camion blanc (immatriculé 94) est là, à quinze mètres à peine. Une dizaine d’agents de la police scientifique vêtus de combinaisons blanches ont investi la cabine complètement noircie et criblée de balles. Olivier, travailleur saisonnier, balaie le trottoir du Koudou, un bar branché de l’avenue. Il était de service jeudi soir. Le bar était bondé. Il se souvient de quelque chose «comme une ombre blanche qui allait très vite, des cris incroyables et des rafales». «Plein de gens sont venus se réfugier chez nous, des jeunes, des vieux, ils sont montés à l’étage, sont allés dans les toilettes, dans les cuisines. Ils étaient terrorisés. Une petite disait sans arrêt: elle est où maman? Beaucoup étaient mouillés, complètement frigorifiés parce qu’ils s’étaient jetés à la mer quand le camion a roulé dans la foule. Ils sont restés jusqu’à 1h du matin, ils ne voulaient pas sortir, ils avaient encore peur, c’est la police qui les a évacués». Sur la Promenade, depuis le Casino jusqu’à l’hôtel Negresco, des chaussures partout, des vélos brisés, encore des instruments de musique sur le podium de la plage le Sporting, et ces draps blancs devenus rouges qui ont caché les corps et qui jonchent encore le sol.

Un homme sort du Westminster, un bel hôtel. Costume blanc, lunettes noires. Il est monégasque, loue ici l’été. Il fut officier de police, attaché à la Préfecture du Var. «La France n’a plus de frontière, vient qui veut. Estrosi (ancien maire de Nice) ne voulait pas de nouvelle mosquée à Nice mais les tribunaux l’ont débouté. Ils y planquent leurs armes, voilà la vérité.» Amalgame bien entendu. Rachid qui tient le Djurdjura (vente de sandwichs) dans le vieux Nice est accablé. «Si vous saviez le nombre de musulmans qui sont venus voir les feux hier vous sauriez que ces dingues s’en prennent à tout le monde, à nous les musulmans en premier qui aimons et vivons dans ce pays, qui sommes des Français, qui avons pleuré dimanche soir après la défaite contre le Portugal» confie-t-il. Gare de Nice, les quais sont bondés de touristes. Quitter la ville, vite. Une dame: «Mais comment ce camion a pu se trouver là?»