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Marion Maréchal-Le Pen a été élue députée du Vaucluse à 24 ans.
© LAURENT CARRE

France

De Nice à Monaco, cette vague «Marion» qui submerge la Côte d’Azur

L'affrontement de dimanche entre la candidate FN Marion-Maréchal Le Pen, 26 ans, et le maire de Nice Christian Estrosi, sera l'un des plus symboliques du second tour des régionales. Un duel au couteau assuré de laisser des fractures dans ce "Plein Sud" happé par la peur post-attentats et fatigué par des décennies de clientélisme. 

Elle rajuste dans un frisson sa parka bleue, aux couleurs du Front national. Difficile de trouver, dans la frénésie électorale du second tour des régionales françaises, une candidate FN plus atypique que la Cannoise Anne Kessler. Sur le marché populaire de Forville, non loin du Palais des festivals où défile chaque année le gotha du cinéma mondial, cette avocate quadragénaire s’emploie à nuancer les inquiétudes des passants auxquels elle distribue ses tracts «Avec Marion, La France Plein Sud!».

Le FN, parti facho? «Mes plaidoiries prouvent le contraire», explique cette juriste spécialisée dans le droit familial, mariée à un avocat belge et habituée, dit-elle, à défendre des clients immigrés. Marion Maréchal-Le Pen, candidate «gravure de mode» mieux taillée, à 26 ans, pour les couvertures des magazines que pour diriger la région la plus touristique de France? «Que vaut-il mieux pour le tourisme? Une jeune femme dynamique, ou des politiciens professionnels qui, depuis des décennies, nous épuisent en magouilles?» Les lubies catholico-conservatrices de la tête de liste FN, qui s’est prononcée pour l’arrêt des subventions à certaines associations de planning familial et pro-IVG? «J’ai deux filles, dont une de 16 ans, et il va de soi que je suis pour la contraception et pour le maintien légal de l’interruption volontaire de grossesse, rétorque l’avocate. Le problème est que les médias déforment tout. On peut s’interroger sur le militantisme pro-avortement de certaines associations sans remettre en cause la liberté de choix des femmes.»

Fortunes blanchies et vieil argent

Anne Kessler sait que si la liste «Plein Sud» de Marion Maréchal-Le Pen l’emporte dimanche sur celle du maire de Nice, Christian Estrosi (droite), des responsabilités régionales lui seront proposées. Tant pis pour son inexpérience politique, revendiquée comme une qualité. Dans cette Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) où la réussite des entrepreneurs high-tech de Sophia-Antipolis côtoie les fortunes blanchies des magnats russes et le vieil argent des retraités aisés de l’Hexagone, l’âge, affirme-t-elle, «n’est pas une source de problèmes». Idem pour la question, souvent perfide, posée sur le look télégénique de «Marion», sur sa mèche blonde soignée pour les caméras, sur ses chemisiers savamment déboutonnés et ses jeans moulants, genre femme d’affaires pressée qui ne laisse jamais l’arme de la séduction au placard. «Notre candidate est jeune et jolie. Et alors?» riposte en souriant l’avocate.

Lire aussi: Front National, du groupuscule d'extrême droite au premier parti de France

Attraction fatale? «Dans cette terre ensoleillée du Sud, l’apparence compte beaucoup, et pas seulement en politique», argumente Christophe Britt, l’un des permanents du Front national à Nice. Ce boulanger-pâtissier un temps établi en Australie a grandi dans le village balnéaire de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Années 60. Gregory Peck attablé avec Brigitte Bardot. Alain Delon main dans la main avec Romy Schneider. La Côte d’Azur mythique, «dolce vita» à la française, dans des parages de rêve qui, jadis, au tournant du XXe siècle, accueillaient la reine Victoria à l’Hôtel Regina, sur les hauteurs de Nice. Le bling-bling se lit ici sur les façades rococo des immeubles à l’italienne. Et dans les CV politiques. «Marion profite des défauts de son adversaire», rigole le fils d’un ancien adjoint au maire de Nice, en référence méchante à l’actuel titulaire du poste, Christian Estrosi, ancien champion de deux-roues surnommé le «motodidacte». Toujours bronzé. Veste de blazer ouverte sur ses affiches, comme s’il était prêt à dégainer.

Oui, «l’effet Marion» existe sur cette Riviera dont la gauche a, de toute façon, toujours été électoralement exclue. Et tout laisse à penser qu’il perdurera même en cas d’échec de l’intéressée dimanche, si les électeurs conservateurs locaux, appuyés par les bataillons socialistes de Marseille et des Bouches-du-Rhône – privés de second tour par la consigne de retrait face au danger FN – se rendent massivement aux urnes. Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir les rues de Beausoleil, la très cossue commune française qui borde les hauteurs de Monaco. Le célèbre casino de Monte-Carlo et l’Hôtel de Paris voisin se trouvent quelques escaliers plus bas. Beausoleil au premier tour? Près de 45% pour le FN. La Turbie, juste à côté? 46%. Menton, adossée à la frontière italienne? 44,1%. La Moyenne-Corniche, qui relie les paysages somptueux de ces villes côtières accrochées au rocher, se déroule comme un tract frontiste. Au point que le maire Les Républicains de Beausoleil a fait poser devant l’hôtel de ville une banderole explicite: «Votez au second tour!». Sous entendu: contre le Front...

Des élections «nationalisées»

«L’effet Marion» a un peu l’allure de Sylvie Laxenaire, sympathique gérante d’une franchise spécialisée dans les régimes alimentaires. Non pas que cette diététicienne vote FN. Elle se contente de raconter la peur qui, depuis les attentats du 13 novembre, a déferlé sur ces parages monégasques obsédés par la sécurité. En urgence, la principauté et la mairie de Beausoleil ont voté pour une nouvelle batterie de caméras de surveillance dont le prince Albert réglera, dit-on, la moitié de la facture. L’angoisse justifiée des Parisiens après le massacre du Bataclan et des terrasses de café a déteint jusqu’ici sur ces régionales, «nationalisées» par l’état d’urgence. D’un côté, la silhouette féminine et sportive de la tenace petite-fille de Jean-Marie Le Pen. De l’autre, une inquiétude nourrie par le mélange rituel de faits et de rumeurs: l’afflux de migrants en provenance de Vintimille, pourtant tari ces derniers mois; la prétendue fermeture d’une mosquée radicale prés de Nice, plus la recrudescence des cambriolages et de l’incivisme. Alarmisme exagéré ? «La peur ne se mesure pas au nombre d’attentats commis ici, corrige Sylvie Laxenaire. On la sent lorsque les policiers monégasques vous font patienter une heure pour vous fouiller à l’entrée de l’opéra. Le succès du FN, c’est «Rassurez-nous» et «Débarrassez-nous de tous ceux-là.»

Une villa perchée sur les hauteurs, piscine à l’eau bleue comme la Méditerranée sur laquelle ouvre la baie vitrée. G. est un médecin réputé, charmant, dont la fille établie à Genève travaille pour une multinationale du tabac. On parle Helvétie, civisme, règles, prospérité...suisse. G. cite son employée de maison, algérienne, dont le mari binational, employé municipal, a paraît-il hésité à voter FN au premier tour. Il évoque le quartier «sensible» de l’Ariane, populaire et immigré. Récit d’abus aux aides sociales, de rage des anciens immigrés «intégrés» contre les nouveaux «qui profitent du système». «La colère suinte de ces falaises», lâche-t-il. Son doigt s’est déplacé, pour pointer dans les collines boisées une villa plus somptueuse encore. Celle du clan Médecin, qui régna 50 ans sur la ville. Jean Médecin, maire proche du maréchal Pétain, élu de 1928 à 1965. Jacques Médecin, son fils et successeur (1965-1990), condamné par la justice, puis exilé en Uruguay où il mourut. Les soutes de la Riviera ne sont guère reluisantes.

La députée du Vaucluse Marion Le Pen, élue en 2012 à 24 ans, cultive un terreau fertile. Statistiquement, ses troupes électorales sont dans l’arrière-pays provençal, ou à Marseille. Mais son FN sexy, bien plus libéral sur le plan économique que celui de sa tante Marine Le Pen, et résolument conservateur sur le plan moral, plaît à cet électorat des Alpes-Maritimes qui n’a jamais craint les extrêmes. Jacques Peyrat, prédécesseur de Christian Estrosi à la mairie, n’adhéra-t-il pas dès 1973 au Front national pour y suivre son vieux compagnon Jean-Marie Le Pen? Elu régional sortant, le patriarche du Front, dont sa jeune héritière se distancie des saillies extrémistes et antisémites, a creusé son sillon dans ces quartiers bourgeois de Nice où les rapatriés d’Algérie cultivent encore leur rancœur, ou sur ces hauteurs de Cannes où le troisième âge imposé lourdement sur la fortune a les socialistes en horreur. A preuve: «Une bonne partie de la droite locale a toujours été FN-compatible» commente Bernard El Ghoul, de Sciences Po à Menton. Christian Estrosi lui-même, affairé cette semaine à rassurer la gauche qui n’aura plus d’élus pendant six ans, a flirté avec le Front. Plusieurs de ses équipiers – dont la tête de liste départementale FN, Olivier Bettati – l’ont d’ailleurs lâché pour rejoindre Marion…

Des blessures françaises

La Côte d’Azur est une vitrine fracturée. Tout n’y est en apparence que calme, soleil et volupté, mais les blessures françaises y sont de plus en plus perceptibles. L’endettement de la région, jusque-là dirigée par le PS, qui a presque triplé depuis les années 80. Le déraillement financier de projets comme le tramway de Nice, qui nourrit le ras-le-bol. La professionnalisation d’une classe politique qui «s’accroche aux postes». Les références brouillées par l’appel du PS à voter pour la droite au nom d’un Front républicain, «alors qu’ils ont passé le temps à s’insulter avant», comme tout le monde l’affirme.

Pas besoin, dés lors, pour «Marion» de faire vraiment campagne. Quelques présences médiatisées, histoire de clouer le bec à Nice Matin, le quotidien local auquel le FN ne pardonne pas d’avoir mis à la une, au lendemain du premier tour, une photo de sa candidate en train de saluer, bras levé… Un meeting avec sa tante Marine, au Palais de la Méditerranée, sur la promenade des Anglais. Succés de rockstar chez les colliers de perles et les manteaux de fourrure. «Les riches qui votent pour nous savent que nous ne sommes pas de faux défenseurs des pauvres», jure un militant frontiste niçois. Qu’importent dès lors le programme creux, l’inexpérience, le populisme racoleur du FN. Anne Kessler, l’avocate cannoise, était à Marseille à la mi-novembre pour rencontrer la future équipe frontiste qui reprendra, en cas de victoire, l’administration en PACA. «Des énarques, des diplômés, des qualifiés. Des compétents, quoi!» affirme-t-elle. Les fonctionnaires sortants de la région, eux, serrent les dents. Qu’adviendra-t-il après dimanche? Vainqueur ou vaincu, le Front sera en position de force. Le slogan de Marion Le Pen, «Nous sommes prêts» a, dans tous les cas, valeur d’avertissement.

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