Il y a le ciel, le soleil et l’horreur. Vendredi 15 juillet 2016, bar du Negresco, 15h30. Emblème de l’été azuréen, palace parmi les palaces, la vieille dame devrait être une fourmilière en ce premier jour de très haute saison niçoise. Pourtant, personne. Plus personne. Ni au bar, ni dans le lobby, ni sur la terrasse, bouclée par les forces de l’ordre. Dès les premières heures du matin, la clientèle internationale a fait ses valises, parole de barman. «Ils sont tous partis, soupire Maxime. Et je les comprends». Pour Monaco, pour Cannes, ou simplement le plus loin possible de l’indicible. Du sang, des cris, des larmes et surtout des corps, par dizaines, éparpillés la veille au soir sous leurs yeux, le long du parcours d’un camion fou qui a semé la mort sur deux kilomètres, entre les numéros 11 et 147 de la Promenade des Anglais.

A l’étage, une salle de conférences fait office de cellule psychologique d’urgence. Le personnel et les rares clients qui n’ont pas encore fait leurs valises y cherchent un peu de réconfort. En vain. Il faudra plus que cela pour oublier ce qu’ils ont vu. Au bar, Ange, chauffeur saisonnier, raconte: «Je venais de filmer le feu d’artifice depuis la terrasse quand j’ai vu le camion arriver. Bam, bam, bam, il fauchait tout le monde sur son passage. Je suis resté tétanisé, je ne comprenais pas ce qui se passait. Et puis j’ai vu un homme en sang, juste à côté de moi, une plaie béante à l’aine. Le temps que les pompiers arrivent, il était mort.»

Une plaie béante. L’image vaut pour la ville entière, le jour d’après. Derrière les bâches blanches de la police judiciaire, la Promenade est inaccessible. Pourtant, tous veulent voir, comprendre. Voir les 19 tonnes criblées de balles du camion frigorifique dont Mohamed Lahouaiej Bouhlel a fait une arme de destruction massive. Comprendre comment il a pu forcer le passage pour mener à bien son funeste projet sur une telle distance. «84 morts dont 10 enfants et adolescents, 202 blessés dont 52 en état d’urgence absolue, 25 en réanimation», devait confirmer le procureur de la République de Paris, François Molins, à 17 heures sur le parvis du Palais de justice niçois.

Rue du Congrès, rue Meyerbeer, rue de Rivoli: tous les 50 mètres, les perpendiculaires de la «Prom’» sont autant de chapelles ardentes sous un soleil de plomb. A tous les carrefours, les bouquets de fleurs s’accumulent. Les mots de solidarités aussi, déposés par milliers entre des bougies qui chancellent. Et puis les badauds, les curieux, les touristes incrédules. «Je suis arrivée hier après-midi à Nice et c’est mon premier voyage en France, hésite Kristina, une Californienne, quelques œillets blancs à la main devant le Palais de la Méditerranée. J’ai eu beaucoup de chance, j’étais dans une rue adjacente au moment du drame. J’ai vu des gens courir, hurler, ils parlaient d’attentat, Je me suis réfugiée dans un appartement. Aujourd’hui, j’ai décidé de rester, pour rendre hommage». Aux femmes, aux hommes, aux enfants.

Les enfants. Macabre ironie du sort, c’est en contournant leur hôpital, la Fondation Lanval, que le tueur s’est engouffré sur la chaussée sud de la Promenade des Anglais. C’est aussi là qu’une trentaine d’entre eux ont été admis en urgence, jusqu’à 3 heures du matin. Chirurgien orthopédiste, Federico Solla est arrivé en renfort à minuit. «Je n’avais jamais vu ça, avoue-t-il vers 16 heures, en quittant les lieux après la plus longue nuit de sa carrière. Les médecins et les infirmières couraient littéralement depuis le parking pour rejoindre le bâtiment. Il y avait suffisamment de monde au bloc, on m’a donc envoyé au tri, aux urgences. Les blessés? Des traumatismes crâniens et des membres cassés, surtout. En très grand nombre. Mais ce qui m’a frappé, c’est l’émotion des parents, c’est difficile à expliquer. Je me souviens de cette famille musulmane. Des gens que je connaissais. Ils étaient bouleversés. Et particulièrement reconnaissants.» Pourquoi? «Parce qu’ils imaginaient bien qu’il s’agissait d’un attentat terroriste. Et parce qu’en tant que musulmans, ils percevaient mieux que personne l’incohérence et la folie du tueur.»

Sortant de l’hôpital au même moment, Djamila accepte de témoigner. «J’étais descendue de la Drôme avec une amie pour voir le feu d’artifice. Je suis venue à l’hôpital aujourd’hui parce que je n’arrive pas à effacer les images de cadavres qui n’arrêtent pas de défiler dans ma tête. Après les feux, nous marchions sur la Promenade et je n’ai pas entendu le camion arriver. Il m’a frôlée. Je suis restée immobile. L’homme qui était juste à côté de moi a été fauché de plein fouet, ça me hante. Pourquoi lui? Pourquoi pas moi? Je ne comprends pas.» Son amie Afza enchaîne: «Moi, j’ai juste eu le temps de sauter par-dessus une barrière et je me suis légèrement blessée. Après le passage du camion, j’ai vu une très belle femme que je connaissais, qui gisait au sol. Je suis allée la voir, je l’ai touchée, mais elle était déjà morte. Autour d’elle, il y avait trois ou quatre autres cadavres. Nous sommes rentrées à pied, en pleurant.»

Rencontré quelques heures plus tôt devant la Maison pour l’accueil des victimes de la police municipale, rue Gubernatis, un jeune homme en survêtement rouge a eu moins de chance. «J’étais allé voir les feux avec me sœur, mon père et ma mère. Mon père est mort. Et ma mère a disparu.» Ses yeux s’embuent, sa gorge se noue, il s’interrompt: «Désole, je ne peux plus parler». Il s’effondre dans les bras d’un ami. Les journalistes baissent les yeux.

Dans la cité en deuil, les médias divisent. Les caméras, les micros, les stylos attirent ceux qui ont besoin de parler, de tout dire jusque dans les moindres détails. Et répugnent ceux qui ne pardonnent pas les dérives. Accueil glacial à La petite Maison, restaurant branché mais coquet du vieux Nice. Il est 14h15. L’une des dernières tablées – des habitués – dévisage ceux qui osent franchir le seuil de la terrasse. «Vous êtes journaliste? Qu’est-ce que vous voulez?» On tente un «bonjour». Cela ne suffira pas. Les langues se délient sans effort, les propos sont amers. «Vous n’avez aucun respect pour les victimes.» Les images de corps étalés sur des centaines de mètres qu’ont diffusé la veille les chaînes d’information ont ici marqué les esprits. «Vous vous êtes comportés comme des charognards.»
La colère perce. Face à un alignement impressionnant des camions satellites des médias internationaux, les uns témoignent, d’autres militent.

«J’ai la haine. Oui, j’ai la haine. On tue nos enfants et nos familles», hurle cette Niçoise à qui veut l’entendre. Face à elle, le visage d’un jeune maghrébin s’enflamme: «Arrêtez de crier votre haine et déposez plutôt des fleurs.» Sans lui tendre l’oreille, elle poursuit: «Aujourd’hui, François Hollande n’est même pas venu nous parler.» «Mais madame, réplique le jeune homme, il faut voter. Vous avez voté? Hein, vous avez voté pour qui?» «Oui, j’ai voté pour Marine Le Pen», réplique la quadragénaire, apparemment galvanisée par la présence des micros qui ont flairé le croustillant échange. Qui préfigure le temps de questions qui succédera à celui du deuil.

Il faudra trouver des coupables, des responsables. Mais à la tombée du jour, loin du silence assourdissant du bord de mer et du turquoise interdit des plages qui auraient préféré grouiller, une sordide évidence pointe devant la cellule médico-psychologique de l’hôpital Pasteur: ces familles qui aimeraient mettre un nom sur leur douleur, celui de Daech, celui du Djihad, n’y sont même pas autorisées. «Le pire, c’est que contrairement à Paris ou à Bruxelles, il semble que le tueur d’hier soir n’était qu’une merde, ose un chauffeur de taxi. Un petit paumé, un repris de justice, un délinquant ordinaire qui a voulu se suicider en emmenant un maximum de monde avec lui pour laisser son petit nom dans l’histoire. Aujourd’hui, je me sens vide.».