COP21

Nicolas Hulot, dans les soutes du «Titanic»

Conseiller spécial de François Hollande pour la planète, Nicolas Hulot s’est dépensé sans compter pour la COP21. Un rôle taillé sur mesure pour ce funambule des médias et de la politique, sincèrement ulcéré par l’indifférence face au naufrage de la planète

Vivre et parler, car il ne sait rien faire d’autre et qu’il n’est pas homme à laisser le bateau s’enfoncer. A ceux qui l’interrogent, dans son bureau de l’Hôtel Marigny face à l’Elysée, sur son engagement écologique, Nicolas Hulot a pris l’habitude de reparler du «Titanic».

En 2004, alors au faîte de sa popularité médiatique, l’animateur-producteur d’«Ushuaïa», signe son premier acte politique avec un livre «Le Syndrome du Titanic», plaidoyer contre le naufrage programmé d’une planète asphyxiée. Une trajectoire se dessine pour celui qui, à l’écran, a renouvelé le genre de l’aventurier intrépide sponsorisé, malgré tout empreint d’humanité. L’ancien photographe se rêve alors capitaine d’un navire sur lequel pourraient embarquer tous les ténors mondiaux de la croisade contre le réchauffement climatique. En France, son Pacte écologique, signé en 2007 par tous les candidats à la présidentielle, va dans ce sens. Mais l’iceberg de la conférence de Copenhague, la COP15 de funeste mémoire organisée en décembre 2009, s’avère impossible à éviter. Crash. Blocage des Etats-Unis et de la Chine. Défaite diplomatique. Camouflet pour l’hyperprésident Nicolas Sarkozy qui le cajole, et son ministre de l’Environnement, l’ami Jean-Louis Borloo. «J’ai compris à ce moment-là que l’opinion n’était pas mûre et qu’il fallait la travailler au corps», explique-t-il, en marge d’un des nombreux briefings élyséens auxquels il participe, comme conseiller spécial de François Hollande pour la protection de la planète.

Le président a compris que le climat, c’est plus qu’une cause écologique, c’est une identité politique et mondiale

Vivre et parler, car il a finalement compris qu’il n’est ni fait pour militer, ni pour diriger. Nous sommes en juillet 2011. Ce parisien de souche qui a planté par la suite ses racines à Saint-Lunaire, en Bretagne, croit à la force de sa notoriété cathodique. Candidat à la primaire présidentielle des Verts français, le fringant quinquagénaire beau gosse n’a pas compris qu’en politique, surtout dans l’Hexagone, les rancœurs et les appareils pèsent plus que les sondages. Il n’a pas saisi non plus, lui, le fils de Philippe Hulot, individualiste entrepreneur et aventurier décédé d’un cancer lorsqu’il avait 15 ans, qu’une candidature doit être portée par une équipe. Face à son insolent charisme, l’ancienne juge Eva Joly, avec sa rigueur scandinave (elle est Norvégienne d’origine) et ses lunettes rouges, l’emporte chez les militants. Résultat final: 2,3% des voix. Deuxième coup de grisou.

Le seul leader écologiste français que Nicolas Hulot respecte vraiment, Daniel Cohn-Bendit, se souvient, à la fois effondré et conforté: «Je lui ai dit maintes fois que la politique a tous les défauts d’un paquebot: les manœuvres sont lentes, les routes calculées, et les passagers avant tout obsédés par leur confort», nous racontait alors le député européen franco-allemand, dans les travées du Parlement de Strasbourg, qu’il a désormais quitté. Impossible, surtout, pour qui porte les couleurs d’un parti de continuer à mélanger les genres. Or Hulot le bateleur adore cela depuis toujours.

Photographe de presse à l’agence Sipa dans les années 70, il mélange les reportages au long cours – comme dans l’ex-Rhodésie britannique où il interviewe le leader blanc Ian Smith – et les planques de paparazzi devant le domicile parisien du fameux baron Empain, enlevé en 1978. Devenu par la suite présentateur-producteur d’«Ushuaïa», à la tête d’un budget faramineux de 1 million d’euros par émission, il sermonne les journalistes chargés de l’écologie et crée sa fondation, tout en acceptant que celle-ci soit sponsorisée par EDF, exploitant du parc nucléaire français. Il n’est pas sur la passerelle. Il est «la» passerelle: «Sa force, c’est d’être un pont, juge un ancien conseiller de François Hollande. Hulot est détestable quand il se met à critiquer la «machine gouvernementale» et imbattable quand il n’a pas de décisions à prendre. Il lui faut des personnalités à convaincre et des alarmes à tirer.»

Son rôle, depuis son recrutement élyséen en décembre 2012, est un peu d’être le «Bono» du président français. Le chanteur du groupe de rock U2, avocat de la réduction de la dette des pays pauvres, a promené ses lunettes noires partout, du Vatican à la Maison-Blanche. Hulot, promu conseiller spécial avec accès direct au chef de l’Etat, s’est engouffré dans la même brèche atypique, avec les atouts de son parcours et de ses origines. Son grand-père, architecte excentrique, inspire le réalisateur Jacques Tati pour le personnage lumineux-déjanté des «Vacances de Monsieur Hulot». Sa mère, née Mézan de Malartic, a ses entrées dans cette aristocratie française qui reconnaît toujours les siens. Ses années au très chic lycée Saint-Jean de Passy, l’épreuve que fut le suicide de son frère Gonzague en 1974, son idylle de dix ans avec l’influente Dominique Cantien, l’ex-directrice artistique de TF1… tout cela leste le rebelle d’un cuir familial tanné et de solides entrées au Bottin mondain. Un peu comme son alter ego en écologie cathodique, le photographe Yann Arthus-Bertrand, héritier, lui, de joailliers parisiens dont les vitrines jouxtèrent longtemps Les Deux Magots, à Saint-Germain-des-Prés.

François Hollande, ce président réputé «sans affect», mais expert en manœuvres, l’a d’ailleurs bien compris. Côté pile, Nicolas Hulot le valorise car il l’amène à transgresser, chose si peu naturelle pour cet homme d’appareil. «Le président a compris que le climat, c’est plus qu’une cause écologique, c’est une identité politique et mondiale», se félicite son conseiller devenu incontournable après la décision de la France, en décembre 2012, d’accueillir à Paris la COP21. Côté face, l’ex-animateur d’«Ushuaïa», dont le dernier livre publié début novembre s’intitule «Osons» (Ed. Les liens qui libèrent), est une sorte de super-impresario pour un chef de l’Etat si peu charismatique. Aux Philippines, en février 2015, le voyage présidentiel qui lance la campagne pour la COP21 en fut l’illustration. Les deux actrices Marion Cotillard et Mélanie Laurent sont à bord. Les médias locaux n’ont d’yeux que pour elles. «Nicolas s’est comporté en coach, explique-t-on à l’Elysée. Il a géré l’avant-COP21 comme une série télévisée. Un rebondissement à chaque épisode.»

Ce Monsieur Hulot-là a surtout appris. Les caméras zoomaient jadis sur ses inspirations, derrière son masque de plongée ou dans son casque sur un ULM. A l’Elysée, son adjoint-diplomate, Hervé Dejean de la Bâtie, dont une partie de la famille épousa la cause de la décolonisation en Indochine, lui a enseigné comment se faire entendre de la haute administration. Notes. Actions coordonnées avec Marie-Hélène Aubert, la conseillère principale de l’Elysée sur le climat. Prises de position communes avec Jean-Louis Borloo, l’ancien ministre centriste lancé, après avoir quitté la politique, dans un programme ambitieux d’électrification de l’Afrique, et à qui François Hollande a donné aussi un bureau. A 60 ans, l’effronté charmeur télévisuel sait, sur le pont de la COP21, que les icebergs politiques, contrairement à ceux des océans glaciaires, ne se désagrègent pas toujours sous l’effet du réchauffement.

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