La confrontation politique au Venezuela atteint un palier dangereux, avec l’élection d’une Assemblée constituante, dimanche 30 juillet, selon un mode de scrutin controversé, destiné à conforter le président Nicolas Maduro au pouvoir. Cette Assemblée, qui sera composée de 545 élus, sera chargée de modifier la Constitution promulguée par l’ancien président Hugo Chavez (1999-2013). Mercredi et jeudi, à l’appel de l’opposition et de plus de 350 syndicats, une grève générale a paralysé le pays. La répression brutale des protestataires s’est soldée par sept morts, cinq jeunes hommes en province et deux adolescents dans des quartiers populaires de Caracas, Petare et El Paraiso, tués par balles.

Mercredi, l’opposant Leopoldo Lopez, en résidence surveillée, a diffusé sa première déclaration publique, après avoir passé trois ans et demi dans une prison militaire. «Nous sommes face à une menace très claire représentée par Nicolas Maduro et ceux qui l’accompagnent sur le projet de Constituante, assure-t-il. Il vise le démantèlement de la République et de l’Etat démocratique, ainsi que l’assujettissement absolu du peuple vénézuélien.»

«Chèque en blanc»

Le rejet de l’Assemblée constituante n’est pas l’apanage des opposants. Des héritiers d’Hugo Chavez ont pris leurs distances avec son successeur, Nicolas Maduro. «La Constituante serait un chèque en blanc pour que l’exécutif décide de tout» et puisse «se perpétuer au pouvoir», affirme la procureure générale de la République, Luisa Ortega, l’égérie des chavistes dissidents. L’Assemblée constituante remplacera ou purgera les institutions que le chef de l’Etat ne contrôle pas, comme le parlement, où les opposants sont majoritaires, et le parquet.

Une réforme au contenu flou

A en croire Nicolas Maduro, la Constituante vise à «pacifier» le pays. Même s’il entretient le flou sur le contenu de la réforme, l’Assemblée aura les pleins pouvoirs pour refaire les institutions et la loi. Le mode de scrutin lui assure un contrôle absolu. Il y a un vote par circonscription et un vote par catégorie socioprofessionnelle. Le nombre d’élus par municipalité favorise les petites localités, au détriment des villes, où les mécontents s’expriment davantage. Un même électeur a le droit de voter deux fois, sur son lieu de résidence et auprès de la corporation à laquelle il est rattaché. Ce dispositif est contraire au principe du suffrage universel, «une personne, une voix». Les machines électroniques ne prévoient pas le vote blanc.

Le scrutin étant boycotté par les opposants, les quelque 6000 candidats sont des inconditionnels du pouvoir. Ainsi, Valentin Santana, dirigeant du collectif La Piedrita, propose d’inscrire dans la nouvelle Constitution la «loyauté absolue à la révolution bolivarienne».

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«Le parlement est séquestré»

Depuis début avril, les manifestations d’opposants et de mécontents se succèdent quasiment tous les jours, à Caracas et en province. On déplore déjà la mort de plus de 110 manifestants, la plupart par balles tirées par les gendarmes ou par les groupes paramilitaires du régime, les «collectifs». Le parlement a été, lui aussi, attaqué par un collectif, le 5 juillet.

«Le parlement est séquestré, assure le député Rosmit Mantilla, de passage à Paris, après deux ans et demi en prison. Nous avons été privés de budget, de salaires, du droit de prendre l’avion pour rejoindre nos circonscriptions, nous n’avons ni lumière ni téléphone. Des élus ont eu leur passeport confisqué. Chaque fois que nous rejoignons le palais législatif, nous sommes menacés par les collectifs.» Diosdado Cabello, l’ancien président chaviste du parlement, a promis la prison à tous les députés après l’élection de la Constituante. La Cour suprême, soumise à l’exécutif, déclare nulles et non avenues toutes les décisions des parlementaires.

Référendum de l’opposition

Cependant, l’opposition a remporté une manche, le 16 juillet, en parvenant à organiser un référendum en deux semaines, sans moyens et sans l’appui des autorités électorales. Plus de 7,5 millions de Vénézuéliens ont participé au vote et exprimé leur rejet de la Constituante et du pouvoir. Cette participation massive met la barre très haut pour Nicolas Maduro, qui peine à mobiliser ses partisans. Le président oblige donc les employés des ministères, des administrations et des entreprises de l’Etat à battre le rappel, dimanche, sous peine de licenciement.

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Il utilise aussi le «carnet de la patrie», qui recense les bénéficiaires de programmes sociaux, pour les obliger à se rendre au bureau de vote. Des diplomates occidentaux à Caracas estiment que le gouvernement peut compter sur 3 à 4 millions d’électeurs. La comparaison avec le référendum de l’opposition sera inévitable.

Recours aux tribunaux militaires

Le régime a recours aux tribunaux militaires pour les civils appréhendés pendant les manifestations, accusés de «trahison à la patrie». Le même sort a été réservé à trois juges de la Cour suprême nommés par le parlement le 21 juillet, conformément à ses attributions, pour remplacer les magistrats désignés à la va-vite à la fin de la législature précédente, qui n’avaient pas les compétences requises. Nicolas Maduro a promis d’arrêter les 33 nouveaux juges nommés par les parlementaires. La Cour suprême a renchéri en menaçant de prison tous les avocats qui ne reconnaîtraient pas son autorité.

Les arguties juridiques alternent avec les rapports de force. Le vice-président du parlement, l’opposant Freddy Guevara, justifie «l’escalade» de la rue, pour obliger le pouvoir à reculer. En même temps, ce député proche de Leopoldo Lopez espère que sera trouvée une «solution négociée» à la crise, mais pose des conditions: libération des prisonniers politiques, élections libres sous surveillance internationale, respect de la séparation des pouvoirs et des attributions du parlement, aide humanitaire.

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«Décharges électriques»

La communauté internationale est à la manœuvre. A Caracas, l’ancien chef du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero joue les intermédiaires entre les deux camps. De son côté, Washington a annoncé de nouvelles sanctions contre 13 hauts fonctionnaires du régime vénézuélien. Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains, a demandé à Luis Moreno Ocampo, ancien procureur de la Cour pénale internationale, d’examiner les violations des droits de l’homme commises au Venezuela, pour savoir si elles peuvent être caractérisées comme crimes contre l’humanité.

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Parmi ces crimes imprescriptibles figure la torture. Le député Rosmit Mantilla raconte ce qu’il a subi, vu et entendu pendant son incarcération: «Les décharges électriques, les suspensions prolongées par les mains ou les pieds, les sodomies avec des bâtons, le chantage et les tortures psychologiques sont systématiques. Il s’agit d’une politique d’Etat. El Hélicoïde, le siège de la police politique à Caracas, est le plus grand centre de torture d’Amérique latine.»