France

Nicolas Sarkozy justifie ses passions

Dans son livre de Mémoires tout juste publié, l’ancien président français se présente avant tout comme un homme d’émotions, droit en amitié et en fidélités. Les historiens et les observateurs apprécieront

Lorsqu’il prend la plume – au sens strict, car écrire sur un clavier d’ordinateur lui reste étranger –, Nicolas Sarkozy n’a toujours eu qu’un seul objectif: plaider sa propre cause auprès des Français et de cette France qu’il dit aimer «passionnément», et que sa personnalité continue de diviser, sept ans après sa défaite à la présidentielle face à François Hollande, le 6 mai 2012.

Les amateurs de pensées politique ou diplomatique, à la recherche de la vision «sarkozyenne» de la République ou de l’actualité internationale, peuvent donc passer leur chemin. Publié jeudi 27 juin, Passions (Ed. de l'Observatoire) est avant tout un miroir dans lequel l’ancien président français a choisi de se regarder avec ses lecteurs, jusqu’à son accession à l’Elysée en 2007. «Bien sûr, il ne suffit pas de publier un livre. Il faut qu’il ait un minimum de contenu ou de qualité ou en tout cas qu’il soit vrai. Pour ce faire, il n’y a pas d’autre choix que de l’écrire soi-même», affirme l’auteur. Place, dès lors, au récit de son ascension politique vue de sa fenêtre…

Univers personnel

L’intérêt de l’ouvrage n’est pas dans le récit des faits. Nicolas Sarkozy préfère les digressions à la reconstitution méticuleuse des années qui le propulsèrent au premier rang de la scène politique hexagonale. Passions est avant tout une plongée dans l’univers personnel de celui qui rata, en 2015, sa tentative de retour en politique, ayant repris la présidence du parti conservateur UMP (aujourd’hui Les Républicains) avant d’échouer à la primaire de la droite dans la course à l’Elysée, largement devancé par celui qu’il étrille le plus dans son ouvrage: son ancien premier ministre, François Fillon.

Et dans cet univers personnel, la politique est tout. Depuis l’âge de 20 ans et ce voyage à Nice, en 1975, qui le vit pour la première fois s’exprimer dans un congrès de l’ex-UDR présidé par Jacques Chirac, «Sarko» n’a fait que cela. Quel dommage, dès lors, qu’il ne consacre pas une page aux coulisses partisanes, et à ce coffre-fort de la politique (à droite) française que fut longtemps son département des Hauts-de-Seine, dont il hérita après Charles Pasqua! C’est le grand tort de ce livre: il nous raconte une légende. La sienne. Sans l’ombre – ou si peu – d’une remise en question. Pas un mot non plus sur l’étau judiciaire dans lequel il reste pris… avec son renvoi prochain en procès annoncé le 20 juin dernier.

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Sniper retraité

Le Sarkozy de Passions est un homme qui assume ses ambitions, ses amours, son besoin de famille, son histoire, ses choix et… ses cibles. François Fillon? Un traître, ni plus ni moins, que Chirac avait toujours présenté comme tel. Hollande? Un indélicat qui offensa Carla Bruni lors de la passation de pouvoirs présidentielle du 15 mai 2012, «même s’il sait parfois être très sympathique». Son adversaire à la présidentielle de 2012 Ségolène Royal? Une femme de tête dotée d’un fort tempérament, mais clairement incapable, selon lui, de présider la France.

L’ancien chef de l’Etat écrit comme un sniper retraité sur un stand de fête foraine: il vise surtout ceux qui n’ont plus rien à prouver ou à tenter. Son ancien ministre Jean-Louis Borloo? Il n’a jamais «sérieusement pensé à le nommer premier ministre» car l’homme a trop d’idées et trop peu de constance. Bernard Kouchner, dont il fit son ministre des Affaires étrangères d’ouverture? Le Quai d’Orsay fut en fait négocié pour lui par sa femme… Christine Ockrent. L’ancien secrétaire général de l’Elysée (sous Hollande) Jean-Pierre Jouyet, dont il fit un ministre des Affaires européennes? Trop peu franc du collier.

Sentiment de culpabilité

Reste Jacques Chirac, l’homme qui le propulsa vers l’avant-scène avant de le voir partir dans le camp Balladur à la présidentielle de 1995: l’auteur a de la peine, à son propos, à réprimer son sentiment de culpabilité. Il parle de son empathie pour la famille Chirac, de l’affection de Bernadette, de sa proximité avec la première fille du couple, Laurence, décédée en 2016. Sarko sait qu’il a «tué» Chirac. Il lui faut donc se justifier…

La morale de l’histoire, version Sarkozy: l’ancien maire de Neuilly-sur-Seine est fait pour la France et la France est faite pour lui. C’est court, caricatural, souvent désarmant d’auto-promotion, mais c’est comme ça. Sa première épouse, Marie-Dominique Culioli, est quasiment absente du livre. La seconde, Cécilia, n’apparaît que de façon fugace pour dire les déchirures qu’elle lui a infligées. La place en majesté est réservée à Carla Bruni, avec laquelle ce fut bien «un coup de foudre». Les Sarkozystes purs et durs trouveront dans les 360 pages du livre du carburant pour leurs regrets, ou pour leurs espoirs d’un énième retour de leur héros. Les autres le trouveront comme il a toujours été: tenace, déterminé, sans pitié, et frappé régulièrement de redoutables accès d’immaturité.

«Passions» (Ed. de l'Observatoire).

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