Un dimanche d'automne au Parc des expositions du Bourget, dans la banlieue parisienne. Au loin, on voit se profiler sur le ciel les silhouettes d'une fusée Ariane et du Concorde parmi les avions du musée de l'Air. Dans une immense arène couverte, Nicolas Sarkozy fend la foule entouré d'une forêt de micros et de caméras sous les cris assourdissants de 15 000 à 20 000 militants de l'UMP. Le nouveau président du parti de la majorité gouvernementale escalade la tribune d'un pas alerte et commence son discours…

Il n'y a pas besoin d'être un spécialiste de la politique-fiction pour deviner ce qui va se passer le 28 décembre, lors du Congrès de l'UMP, quand seront annoncés les résultats de l'élection à la présidence du parti. Il n'y aura pas de deuxième tour. L'un des trois candidats a obtenu plus de 50% des suffrages, et il a fait mercredi ses adieux au gouvernement lors du Conseil des ministres, en recevant un hommage mesuré de la part du premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, et du président de la République. Ce dernier ne sera pas dimanche au Bourget – le protocole s'y oppose. Mais son épouse Bernadette viendra apporter la preuve que les déchirements sont oubliés. Le soir, Nicolas et Cécilia Sarkozy dîneront chez le couple présidentiel. Lundi, le ministre des Finances démissionnera officiellement du gouvernement. La guerre est finie. Provisoirement.

A Toulouse, le 23 février 2002, Nicolas Sarkozy est à la tribune du mouvement qui mène la campagne présidentielle de Jacques Chirac. Il est revenu en grâce après la trahison de 1995 (il soutenait Edouard Balladur), mais aussi après la défaite de la liste qu'il conduisait lors des élections européennes de 1999. Il sera l'un des orateurs les plus demandés dans les meetings. Et l'un des quelques premiers ministres possibles en cas de victoire de la droite, peut-être le plus probable, sans doute celui qui y croyait le plus. Il sera ministre de l'Intérieur.

Nicolas Sarkozy devient l'homme de la sécurité. Il court les commissariats, visite les banlieues, sillonne la France derrière les gyrophares. Il devient le plus populaire des ministres. Et il le reste, même quand Jean-Pierre Raffarin et Jacques Chirac plongent dans les sondages. Il l'est encore quand la droite est battue, au printemps 2004, lors des élections régionales, départementales et européennes. En avril, il passe au ministère des Finances. Impose son style. Et annonce qu'il est disponible pour succéder à Alain Juppé, le président de l'UMP, démissionnaire. Il se voit président de l'UMP et ministre des Finances.

Jacques Chirac veut freiner cet ambitieux qui a osé, dès l'automne 2003, dire qu'il pensait à se déclarer candidat à la présidence de la République lors des élections de 2007. Le 14 Juillet 2004, il énonce la règle du jeu: ce sera soit ministre, soit président de l'UMP. Nicolas Sarkozy choisit l'UMP. Il hérite maintenant du parti le plus riche de France, et d'une force bien organisée sur tout le territoire. Il peut compter sur 130 000 militants. Pour devenir président de la République? Il ne le dit plus aussi clairement. «Je vous donne ma parole d'honneur, déclare-t-il au Parisien: je n'en sais rien. Parce qu'un destin, c'est la rencontre d'un caractère et d'une situation. Je ne suis pas sûr d'être en situation. Peut-être que, dans deux ans, je serai totalement passé de mode, et que ce sera pour un autre.» Lequel? Jacques Chirac?

Il serait vain de considérer cette histoire comme l'affrontement de deux hommes et de deux caractères, bien que Nicolas Sarkozy avoue: «J'ai deux désaccords avec lui. Le président pense que la France en a vu d'autres et que les Français n'aiment pas le changement. Moi pas.»

Nicolas Sarkozy est le représentant d'une droite activiste et pragmatique, prête à revenir sur des principes qui paraissent intangibles en France, quand il défend la discrimination positive, quand il propose de réviser la loi de 1905 sur les rapports entre les églises et l'Etat pour favoriser le financement de la construction des mosquées, et quand il regarde de l'autre côté de l'Atlantique avec une admiration visible pour la société et la politique américaines (il dit, toujours au Parisien: «Entre Bush et Kerry, mon choix, c'est Clinton!»). Nicolas Sarkozy clame son attachement au libéralisme économique. Mais il ne croit pas à l'Etat modeste. Il aime intervenir, changer les choses, rétablir un ordre qui n'est pas une règle morale mais un principe d'efficacité.

Avec lui, le grand parti de la droite va reprendre de la consistance, et incurver sa ligne un peu plus à droite qu'avec Alain Juppé. C'est pourquoi Nicolas Sarkozy entretient de bons rapports avec le centriste François Bayrou, auquel il laissera de l'espace vital. Son arrivée à la tête de l'UMP modifiera l'équilibre des pouvoirs entre le président de la République, le premier ministre (qui est théoriquement le chef de la majorité) et le parti majoritaire qui ne sera plus, soyons en sûr, le parti du gouvernement, mais celui de Nicolas Sarkozy.