Est-ce la preuve que de nouvelles informations sont parvenues sur le bureau des enquêteurs? L’annonce, ce mardi matin, de l’audition de Nicolas Sarkozy par les policiers chargés de l’investigation sur le financement de sa campagne présidentielle de 2012, démontre en tout cas que la justice a toujours l’ancien président français dans le collimateur.

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Cette garde à vue, dans les locaux de l’office anti corruption de la police judiciaire, peut durer jusqu’à 48 heures. Elle peut s’achever soit par la relaxe de l’ex-chef de l’Etat, soit par l’octroi de statut de témoin assisté, soit par une mise en examen. Laquelle relancerait l’affaire qui a commencé en 2013, et qui a été épluchée jusque-là par plusieurs investigations journalistiques: celle des présumés financements libyens dont aurait bénéficié Nicolas Sarkozy. Celui-ci fut l’instigateur de l’intervention en Libye déclenchée en mars 2011 et achevée par la mort de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi en octobre 2011, après une frappe aérienne sur son convoi et son arrestation par un groupe d’insurgés près de la ville de Syrte, dont il était originaire.

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Premier point: l’enquête sur la nébuleuse

La convocation de Nicolas Sarkozy n’avait pas été annoncée. Mais elle découle de plusieurs bouleversements majeurs dans cette affaire tortueuse de présumés financements illicites. Premier élément public: un livre très fouillé, Avec les compliments du guide (Ed. Fayard) a été publié à l’automne 2017 par les enquêteurs de Mediapart Fabrice Arfi et Karl Laske. Or les assertions de cet ouvrage, qui décrit la nébuleuse financière autour de la campagne Sarkozy et de son bras droit d’alors, l’ex-préfet (devenu avocat) Claude Guéant, soulèvent de nombreux liens problématiques et démontrent l’existence de collusions au plus haut niveau entre Paris et Tripoli, avant le déclenchement de la guerre à la suite des Printemps arabes.

Deuxième volet: l’arrestation d’un résident genevois

Deuxième point déterminant: l’arrestation, en janvier 2018 à Londres, de l’intermédiaire de nationalité algérienne Alexandre Djouhri, longtemps basé à Genève, considéré comme l’un des entremetteurs du clan Sarkozy. Cet homme d’affaires à la réputation sulfureuse a depuis été d’abord placé sous contrôle judiciaire par la police britannique, qui l’avait interpellé à la demande de la justice française, puis de nouveau incarcéré.

En 2013, les juges français avaient émis à son encontre un mandat d’arrêt européen pour «faux et usage de faux», «corruption active d’agent étranger chargé d’une mission de service public» et «complicité de détournement de fonds public». Des accusations toujours niées par l’intéressé dont le rôle dans l’exfiltration en 2011 de Tripoli de Bechir Saleh, l’un des hommes de confiance de Kadhafi, a été largement documenté. La vente d’une propriété à Mougins (dans les Alpes-Maritimes) au fonds libyen alors dirigé par Bechir Saleh pourrait avoir été le véhicule de transferts illicites d’argent. Des documents saisis lors de la perquisition du domicile d’Alexandre Djouhri à Chêne-Bougeries, dans la région de Genève, en 2015 ont finalement été transmis l’an dernier par la justice helvétique aux enquêteurs français après deux ans de blocages procéduriers.

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Troisième chapitre: les mésaventures de Claude Géant

Troisième point susceptible d’avoir alimenté les enquêteurs: les mésaventures judiciaires de Claude Guéant. L’ancien secrétaire général de l’Elysée a vu une partie de ses biens saisis par la justice en juin 2017 dans le cadre des investigations, après avoir été condamné pour une autre affaire, celle des primes en liquide versées lorsqu’il était ministre de l’Intérieur. Claude Guéant a été mis en examen en septembre 2016 dans l’affaire des présumés financements libyens en raison d’un versement douteux de 500 000 euros sur son compte en 2008 en provenance d’un avocat malaisien connu pour ses liens avec la Libye. Claude Guéant a expliqué cette somme par une vente de tableaux. Laquelle n’a jamais pu être prouvée et n’apparaît guère crédible.

Y a-t-il de nouvelles informations?

Vu les nouveaux rebondissements, les policiers ont-ils pu recueillir des informations inédites sur lesquelles Nicolas Sarkozy est aujourd’hui sommé de s’expliquer?

Le projecteur se tourne évidemment d’abord vers Alexandre Djouhri, qui depuis le début de cette affaire est en guerre ouverte avec un autre intermédiaire mis en examen par la justice en décembre 2016, mais très bavard: Ziad Takieddine. Ce dernier a plusieurs fois affirmé avoir remis des valises d’argent liquide en provenance de Libye à Claude Guéant, qui conteste les faits.

D’autres informations parues dans la presse française – Mediapart, L’Obs, Le Monde – font état d’une «accélération de l’enquête» suite aux auditions par la justice française de plusieurs dignitaires libyens, dont Abdallah Senoussi (beau-frère de Kadhafi) et Baghdadi Ali al-Mahmoudi, l’ancien ancien directeur du renseignement militaire du régime Kadhafi. Le fantôme de l’ancien dictateur libyen n’a pas fini de hanter l’ex-locataire de l’Elysée.