«Ce qui a été fait pour l'union de l'Europe, il y a soixante ans, nous allons le faire aujourd'hui pour l'union de la Méditerranée.» Ce projet d'Union méditerranéenne, Nicolas Sarkozy en a parlé en campagne à Toulon en février, puis à Montpellier entre les deux tours avant d'y revenir au soir de son élection. Il ne va pas lâcher l'idée. Elle devrait même faire l'objet d'une proposition concrète au sommet des chefs d'Etat et de gouvernement de Bruxelles les 21 et 22 juin, dit-on de source française à Bruxelles.

Le nouveau président a tracé les grandes lignes de son projet dans la revue Politique internationale: «Nous devons, explique Nicolas Sarkozy, proposer aux pays de l'espace méditerranéen d'établir avec eux une Union méditerranéenne, dont la Turquie serait naturellement l'un des pivots. Cette union aurait vocation à travailler étroitement avec l'Union européenne et à avoir un jour avec elle des institutions communes. Elle pourrait s'organiser autour de rencontres périodiques de ses chefs d'Etat et de gouvernement comme les grands pays industrialisés ont leur G8. Elle aurait un Conseil de la Méditerranée comme l'Europe a le Conseil de l'Europe.» Il ajoute qu'une politique commune d'immigration, que le développement économique et commercial, la promotion de l'Etat de droit, la protection de l'environnement et le codéveloppement formeraient les «piliers» du projet.

«Cela mérite d'être précisé, d'être articulé, complète-t-on, de source française à Bruxelles. Il faut montrer une plus-value par rapport aux propositions existantes.» La plus-value ne saute en effet pas aux yeux des observateurs de la vie européenne. «Je ne vois pas ce que Nicolas Sarkozy entend par là. Nous avons déjà le processus de Barcelone» qui lie l'Union européenne aux pays de la Méditerranée, s'étonne Fraser Cameron, du European Policy Centre, un groupe de réflexion bruxellois.

«Je me demande ce qu'il veut faire de Barcelone, renchérit Michael Emerson, du Centre for European Policy Studies de Bruxelles. Sans compter qu'il existe encore un autre système informel de dialogue, dit «cinq plus cinq», qui réuni les pays du nord et du sud de la Méditerranée, dans le cadre duquel des ministres se parlent. Cela n'a d'ailleurs jamais donné grand-chose.» Le chercheur y voit même un risque potentiel: «S'il veut véritablement construire quelque chose qui ressemble à l'Union européenne entre riverains de la Méditerranée, il risque de casser l'Union européenne en deux.»

Michael Emerson y lit également une intention sous-jacente: «Il y a bien sûr l'arrière-pensée turque là-dedans: vous ne pouvez pas entrer dans l'Union européenne, mais vous pourrez entrer avec nous dans l'Union méditerranéenne...» A Ankara, l'idée ne plaît pas du tout. «La Turquie est un des pays méditerranéens, mais la coopération en Méditerranée est une chose et la coopération au sein de l'Europe en est une autre», a prévenu Abdullah Gül, le ministre turc des Affaires étrangères.

L'«arrière-pensée turque» va-t-elle freiner l'intérêt qu'ont déjà manifesté pour le projet de Nicolas Sarkozy l'Italie, l'Espagne et le Portugal? Car ces trois pays sont, au contraire de la France, plutôt en faveur de l'adhésion de la Turquie. Cela n'a pas empêché le premier ministre espagnol, José Luis Zapatero, d'évoquer le projet dès son premier contact téléphonique avec le nouvel élu français.

Luis Amado, le premier ministre portugais, qui présidera les Vingt-Sept le semestre prochain, a déjà indiqué qu'il veut mettre d'avantage l'accent sur les rapports euroméditerranéens, tout en précisant qu'il est «en faveur de l'élargissement à la Turquie».

Romano Prodi, le président du Conseil italien, qui a aussi dit son intérêt à donner une «signification au niveau opérationnel à la politique méditerranéenne», tente d'écarter la question turque: il ne faut «pas penser que cette proposition [...] pour une grande politique de la Méditerranée soit, de quelque façon que ce soit, une échappatoire pour résoudre le problème de nos relations avec la Turquie», dit-il. «C'est autre chose.»

Au sud, seul le Maroc - qui a exprimé son désir d'adhérer à l'Union européenne - a salué la proposition. Plus indirectement, l'Egypte, l'Algérie et la Tunisie ont adressé de chaleureux messages de félicitations au nouvel élu français. En Israël, où certains rêvent aussi de rejoindre l'Europe, pas de commentaires, malgré l'enthousiasme suscité par Nicolas Sarkozy. La question est délicate si l'on songe qu'une union complète des riverains de la Méditerranée placerait Israël dans le même ensemble que ses voisins arabes, dont l'instable Liban et la redoutable Syrie.