Sous la présidence de Donald Trump les institutions démocratiques américaines ont fait l’objet d’attaques sans précédent. Etat des lieux avant l’élection présidentielle du 3 novembre.

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La démocratie américaine a déjà connu de graves périodes de trouble, notamment dans les années 1960. Un siècle plus tôt, elle avait traversé une crise existentielle lors de la guerre de Sécession. L’historienne, politologue et spécialiste des Etats-Unis Nicole Bacharan, autrice avec Dominique Simonnet de First Ladies (Ed. Tempus), y voit certains échos avec la situation actuelle.

Le Temps: Si Donald Trump perd le 3 novembre, la transition peut-elle bien se passer?

Nicole Bacharan: Pour l’instant, nous n’avons pas de bon scénario, à moins que Joe Biden gagne par un raz-de-marée incontestable, ce qui, pour l’heure, semble peu probable. Le scénario le plus vraisemblable est qu’il gagnera le vote populaire, mais cela ne dit rien du vote des grands électeurs qui, dans le système américain, légitime le nouveau président. Autre scénario: Donald Trump pourrait être donné gagnant au soir de l’élection, mais le dépouillement du vote par correspondance pourrait faire basculer la victoire dans le camp démocrate. Dans ce cas, je n’imagine pas que le président l’accepte. Il criera victoire dès le 3 novembre, exigera que Joe Biden reconnaisse sa défaite et n’hésitera pas à dénoncer une fraude électorale.

La Russie a intérêt à une réélection de Donald Trump, car son but ultime est de désorganiser la démocratie américaine. Et jusqu’ici, cela a plutôt bien fonctionné

Nicole Bacharan

Cette élection est-elle donc la plus importante de l’histoire américaine?

De l’histoire moderne, oui. Il y a une vraie crainte que cette démocratie n’y survive pas, qu’on arrive au bout de ce que les Américains nomment leur «expérience démocratique». Certes, le pays a encore des ressources: la séparation des pouvoirs n’a pas totalement disparu, la plupart des juges jouent leur rôle et l’autorité militaire ne s’engagerait pas dans un coup d’Etat. Mais il y a des forces destructrices considérables: les gens n’ont plus la même version des faits, l’interprétation de ce qu’est la démocratie américaine diverge entre deux camps retranchés, et la destruction du discours civique et de la culture de la négociation, déjà en cours avant la présidence Trump, s’est terriblement accélérée.

Les ingérences étrangères, notamment celles de la Russie, jouent-elles un rôle comme en 2016?

Elles sont déjà à l’œuvre, et les services de renseignement américains sont en conflit sur ce point avec le président. La Russie, qui a développé des techniques plus difficiles à détecter qu’en 2016, a intérêt à une réélection de Donald Trump, car son but ultime est de désorganiser la démocratie américaine. Et jusqu’ici, cela a plutôt bien fonctionné.

Quels parallèles peut-on tracer avec les années 1960?

Il y avait à cette époque le même sentiment que le pays était pris dans une crise terrible, multiforme, dont on craignait qu’il ne se relève pas. Souvenez-vous de 1968: tour à tour, il y a eu l’assassinat de Martin Luther King et de Bobby Kennedy, des émeutes raciales qui ont fait de nombreux morts, d’autres émeutes à la convention démocrate de Chicago, et tout cela en pleine guerre du Vietnam. Beaucoup d’Américains se disaient alors qu’ils ne s’en sortiraient pas. En 2020, avec en toile de fond la crise quotidienne qu’est la présidence de Donald Trump, on retrouve le même manque de confiance des citoyens et le retour au premier plan de la question raciale. Mais s’y ajoutent une pandémie inédite, une crise économique terrible et le changement climatique, visible actuellement sur la côte Ouest.

Quelles ressemblances voyez-vous avec les années 1860 et la guerre de Sécession?

Je pense que nous n’en sommes pas là. Lors de l’élection de 1864, seuls les Etats du Nord ont voté, et l’assassinat d’Abraham Lincoln a représenté le rejet absolu d’une partie du pays par une autre. Si ce rejet peut nous faire penser à la situation actuelle, de même que les menaces d’emploi de la violence, nous n’avons pas deux armées face à face.

Dans les années 1960 comme 1860, il s’agissait, au-delà des acteurs individuels, de la confrontation entre des forces profondes de la société américaine. En nous concentrant aujourd’hui sur Donald Trump et sa psychologie, risquons-nous de négliger les grandes tendances à l’œuvre?

Absolument, et je me souviens de mes discussions avec des historiens américains après la victoire de Donald Trump en 2016. Nous avons constaté que nous avions négligé le courant qu’il avait amplifié. Celui-ci existe depuis l’arrivée des premiers colons au XVIIe siècle, et a des traits xénophobes, ignorants et paranoïaques. Il court tout au long de l’histoire américaine, mais n’a souvent pas été vu comme une vraie force politique. Au XIXe siècle, il s’incarnait dans le mouvement des «Know Nothing» – «ceux qui ne savent rien» –, reprenant à son compte un terme utilisé pour se railler de lui. Cette formation comptait une centaine d’élus au Congrès.

Ce courant a ressurgi à la grande époque du Ku Klux Klan dans les années 1920, du maccarthysme dans les années 1950, dans la candidature de Barry Goldwater en 1964, avant de prendre sa forme actuelle à partir des années 1990 en réaction à la présidence de Bill Clinton, un homme du Sud vu comme un traître à sa race. Cette «révolution conservatrice» menée par Newt Gingrich a été très violente, puis s’est déchaînée avec l’élection de Barack Obama et a enfin trouvé son porte-voix avec Donald Trump. Ces forces vont en découdre lors de cette élection, même si la plupart des Américains restent avant tout préoccupés par leur survie et celle de leur famille face à la pandémie et à la crise économique. Au fil de mes recherches, j’ai rencontré d’authentiques racistes, des hommes d’affaires d’un cynisme parfait et beaucoup de gens qui n’avaient tout simplement plus rien à perdre et qui s’estimaient trahis.