Nidaa Tounes, une alternative aux islamistes

Tunisie Au lendemain de sa victoire aux législatives, les défis sont nombreux pour le parti moderniste de Béji Caïd Essebsi

La formation hétéroclite, qui réunit des opposants et des membres de l’ancien régime, a surfé sur les échecs de la troïka

Pas de triomphalisme. Arrivés en tête aux législatives de dimanche, les dirigeants de Nidaa Tounes affichent leur modestie et contiennent les effusions de joie de leurs militants. «Notre victoire est une responsabilité plus qu’autre chose, il faut garder les pieds sur terre», dit Khemais Ksila, membre du bureau exécutif, reconduit dans la nouvelle Assemblée nationale.

Les défis sont nombreux pour une formation qui se retrouve chargée de former le gouvernement mais qui, il y a encore trois ans, n’existait pas. «C’est un bébé politique, c’est un front plus qu’un parti», dit Fatma Ksila, membre du conseil national. Cette femme de gauche a rangé ses convictions profondes et rejoint Nidaa Tounes à cause de «l’arrivée des intégristes au pouvoir», comme elle qualifie la victoire des islamistes d’Ennah­da, en octobre 2011. «Je suis convaincue que les Tunisiens sont conservateurs et que la gauche n’arrivera jamais à gouverner. J’ai donc choisi le moindre mal», dit-elle.

Lancé au printemps 2012, «L’appel de la Tunisie» a grandi à la faveur des échecs de la troïka, la coalition dominée par les islamistes qui a dirigé le pays pendant deux ans, avant d’être contrainte de laisser la place à un gouvernement de technocrates.

Le parti réunit d’anciens opposants et des responsables du RCD, le parti hégémonique sous Ben Ali. Il a aussi attiré nombre de syndicalistes de poids, comme son numéro deux Taïeb Baccouche, des hommes d’affaires, de hauts fonctionnaires et une pléiade d’indépendants novices en politique. Une formation hétéroclite, sans idéologie, réunie autour de la seule volonté de barrer la route aux islamistes, de bâtir une alternative.

Le ciment de cet attelage, c’est aussi la personnalité de son leader, Béji Caïd Essebsi. Ministre sous Bourguiba, un temps chef du parlement sous Ben Ali, il a été rappelé juste après la révolution pour reprendre en main le pays et diriger le gouvernement de transition. «Bajbouj», comme le surnomment les Tunisiens, est populaire. «Il nous rappelle Bourguiba», disait une jeune électrice du quartier populaire de Jebel Jelloud, pendant la campagne. Le patriarche est, à 88 ans, candidat à la présidentielle, fin novembre.

Depuis sa création, Nidaa Tounes matraque les mêmes messages: l’incompétence des nouveaux dirigeants, leur laxisme dans la lutte contre le terrorisme, leur volonté supposée de revenir sur les acquis du bourguibisme. Un positionnement qui semble avoir payé dans les urnes: ils ont d’abord récolté les fruits d’un vote sanction. «Nous avons réussi à constituer aux yeux des électeurs une alternative crédible. Le contexte politique nous a servis, notamment les échecs de la troïka», analyse Youssef Tlili, jeune cadre du parti.

«Les Tunisiens ont choisi un projet sociétal, ils sont angoissés pour leurs acquis, ceux de l’Etat post-indépendance. Ils ont désespéré de la troïka qui n’a pas changé leur quotidien et ont un préjugé favorable envers nous, en tant que garants des acquis, ayant l’expertise pour gouverner», estime pour sa part Khemais Ksila, qui le reconnaît: «On nous donne une chance, pas carte blanche.»

Reste que la présence de membres de l’ancien régime en son sein inquiète beaucoup de Tunisiens, notamment les islamistes, mais aussi certains de leurs électeurs et même des dirigeants. La montée en puissance des ex-RCD, au cours de l’année, a en effet suscité de vives tensions internes. «Il y a un sentiment diffus de restauration. Mais Nidaa, ce n’est pas complètement l’ancien régime, c’est aussi des gens qui ont dirigé la première période de transition, en 2011. Quelle tendance prendra le dessus?» interroge le politologue Michael Bechir Ayari, analyste pour l’International Crisis Group.

«La crainte est légitime, moi aussi j’ai des doutes. Mais le risque est faible. L’appareil du parti est entre les mains des progressistes», martèle Fatma Ksila. D’ici à l’été, espère-t-elle, le parti tiendra enfin son premier congrès, ce qui devrait permettre de clarifier le poids des uns et des autres.

Pour l’heure, Nidaa Tounes doit affronter une autre épreuve: après avoir fustigé Ennahda pendant trois ans, l’accusant sans cesse de vouloir ramener le pays «quatorze siècles en arrière», le voilà «peut-être obligé de composer avec les islamistes», reconnaît Khemais Ksila. Car les résultats placent le parti moderniste en tête, mais sans lui offrir une majorité, ni, sans doute, d’alliés de son camp avec qui gouverner. De plus, «nous sommes soucieux d’avoir une large base pour ce gouvernement», poursuit Ksila. Reste à trouver la formule.

«C’est un bébé politique, c’est un front plus qu’un parti.» Il y a trois ans, il n’existait pas encore

«Nous avons réussià constituer aux yeux des électeurs une alternative crédible. Le contexte nous a servis»