Le président américain Bill Clinton entame dès ce samedi une visite de quarante-huit heures au Nigeria. Officiellement pour témoigner de l'appui des Etats-Unis aux efforts de démocratisation qui y sont en cours. Durant la décennie écoulée, les relations entre les deux pays ont été plus que tumultueuses: Washington a constamment reproché à l'ancien régime du général Sani Abacha d'incessantes violations des droits de l'homme. En 1993, il avait imposé des sanctions après l'annulation du scrutin présidentiel par la junte. Deux ans plus tard, les relations s'étaient encore dégradées suite à l'exécution de Ken Saro-Wiwa, un militant luttant pour les droits des minorités. Avec l'élection à la présidence de Olusegun Obasanjo en 1998, l'Etat de droit fait graduellement son retour. Depuis, les Etats-Unis versent une aide importante en guise de prime à la démocratisation. La visite de Bill Clinton vient ainsi sceller un tournant dans les relations entre les deux pays.

La visite du chef de la Maison-Blanche sera toutefois axée sur un dossier bien plus important, aux yeux de Washington: celui du pétrole, qui dominera les pourparlers entre Bill Clinton et son homologue nigérian. Parce que la hausse constante du prix du carburant depuis une année – elle tourne désormais autour des 30 dollars le baril – commence à inquiéter sérieusement les pays importateurs, à commencer par les Etats-Unis. Important producteur d'or noir, les Etats-Unis sont également – mode de vie et de consommation oblige – le premier importateur mondial (voir infographie). L'envol du prix a déjà eu des effets dramatiques sur les consommateurs. Les Américains, qui se chauffent principalement au fioul, ont vu leur note augmenter de 34% l'hiver dernier. A la pompe, les automobilistes paient l'essence près de 10% plus cher par rapport à l'année dernière. Entretemps, l'été chaud aidant, ils ont vu leur facture d'électricité (air conditionné) exploser.

Le prix de l'essence est devenu un enjeu capital dans la campagne présidentielle et le président Clinton tente par tous les moyens de faire infléchir les cours. Il y a quelques semaines, des organisations de consommateurs ont exhorté Washington à déposer une plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) contre les producteurs de pétrole pour abus de leur position dominante sur le marché.

Les Américains comptent plusieurs alliés au sein des pays producteurs, notamment l'Arabie saoudite, le Koweït et les Emirats arabes unis. Du reste, Riyad a annoncé en juin qu'il ne respecterait pas le quota de production qui lui a été fixé par l'OPEP (Organisation des pays producteurs de pétrole, onze membres) et qu'il allait pomper 500 000 barils supplémentaires par jour. Mais le Nigeria, membre de l'OPEP, peut aussi revendiquer une plus importante production. Ce pays est le sixième exportateur mondial de pétrole, avec plus de 2 millions de barils par jour qui sont destinés aux stations d'essence américaines, ce qui représente 8% des besoins annuels américains.

Par ailleurs, les principales compagnies pétrolières américaines (Chevron, Mobil et Texaco) jouent un rôle majeur dans le Delta du Niger. Chevron est même le deuxième opérateur après le groupe anglo-néerlandais Royal Dutch/Shell. Lors de son séjour, le président Bill Clinton espère même convaincre le président Obasanjo pour qu'il fasse pression, à son tour, sur les autres pays pour augmenter la production. Ce n'est pas un hasard si cette rencontre a lieu à un mois du prochain sommet de l'OPEP, à Caracas, où l'on débattra des quotas.

De l'avis de Senan Al-Shabibi, économiste et expert pétrolier à la CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement), les prix ne vont pas baisser à court terme. Il estime que l'embellie économique aux Etats-Unis, mais aussi la relance en Asie ont fait exploser la demande des carburants à un rythme que la production ne peut suivre. «On ne devrait pas s'attendre à une baisse des prix ces prochains mois, d'autant plus que l'hiver approche», explique-t-il. Et d'ajouter: «Les réserves inexploitées se raréfient et les découvertes au Maroc, au Tchad et dans le Golfe de Guinée n'influeront pas le marché avant plusieurs années.» A long terme, la pression sur les prix va se maintenir: selon l'Agence internationale de l'énergie, la demande mondiale augmentera de 60% entre 1997 et 2020.