Lieu habituel de toutes les confidences, le salon de coiffure où travaille Kunle est vide. «Les gens sont trop occupés à faire la queue aux stations d'essence», explique le jeune barbier. Il rêve: «Avec le départ des militaires, nous en aurons fini avec la corruption et la négligence.» Mais les illusions s'arrêtent là. «Personnellement je voterai pour Obasanjo, car il est certain de gagner», annonce Kunle, soucieux de se placer du côté du plus fort. Par résignation, les Nigérians se sont déjà faits à l'idée qu'un ancien soldat les dirigera à nouveau quand le pouvoir retournera aux civils le 29 mai.

Deux Yorubas

La réputation de l'ex-général Olusegun Obasanjo n'est plus à faire au Nigeria. Ancien militaire certes, mais seul avant le général Abdulsalami Abubakar, l'actuel dirigeant, à avoir décidé de remettre volontairement le pouvoir aux civils. C'était il y a 20 ans. Depuis, le pays a connu à nouveau 16 ans de dictature armée. Depuis surtout, le tyrannique général Sani Abacha est mort subitement en juin avant de pouvoir organiser sa propre élection à la présidence d'un régime civil. La présidentielle de demain sera la bonne, affirment les militaires. L'ensemble des observateurs du Nigeria semble les croire.

Et pourtant. Financé par d'anciens hauts officiers de l'armée, le Parti démocratique du peuple (PDP) d'Olusegun Obasanjo, au centre gauche, possède avant tout une machine de campagne bien huilée, et pour les Nigérians «un général restera toujours un militaire». Sur la scène internationale, on chérit ce martyr souvent croisé dans les commissions intergouvernementales avant qu'il n'atterrisse dans la geôle où l'avait envoyé le général Abacha. Il y a découvert la foi chrétienne. «J'ai été prisonnier, j'ai été chef d'Etat. J'ai été aussi haut et aussi bas qu'on peut être. N'importe qui est entre les deux», aime répéter ce fils de fermier yoruba à l'éducation sommaire qui n'a jamais dépassé le stade de l'école primaire.

Lors de son élection au sein du PDP, la semaine dernière, des sommes astronomiques volaient de poche en poche. Certains membres du parti ne s'en sont pas cachés. Olusegun Obasanjo a ainsi effacé son principal concurrent, le Dr Alex Ekwueme, un homme du sud-est. Sans rancune, ce dernier a recommandé à ses frères igbos de voter fidèlement pour le PDP. Mais écœurés, ils ont préféré, lors des législatives du week-end dernier, donner leur voix à la coalition contrenature formée entre l'Alliance pour la démocratie (AD), plutôt humaniste et à gauche, et le Parti de tous les peuples (APP), composé de nordistes ultralibéraux. Un mariage de raison contre le bulldozer Obasanjo. Les idées et les programmes attendront.

Option honorable

A la porte de sa ferme d'Otta, au sud-ouest du Nigeria, l'ex-général prévient les indésirables: «Attention aux chiens et aux journalistes!» Lors du premier débat télévisé, il n'a pas jugé bon de venir, déjà sûr de gagner. Son rival, Olu Falae, un ancien ministre des Finances également yoruba et diplômé de la prestigieuse université américaine de Yale, s'est moqué: «Il a pensé qu'il était plus sage de ne pas m'affronter face à face. Il a peut-être raison.» L'intellectuel Falae n'en a pas moins peu de chances. Candidat d'une alliance boiteuse, il a mené sa courte campagne en se présentant comme le seul candidat civil. Cela lui vaut bien des sympathies, mais ses moyens sont limités. Les Nigérians se sont résignés. L'abstentionnisme lors des élections parlementaires l'a amplement démontré.

«Quand j'ai quitté le pouvoir, il y a 20 ans, j'ai dit qu'il y avait trois choses que je ne ferais jamais: vendre des armes, tenir un bordel et joindre un parti politique. On ne sait jamais ce que le destin vous réserve», a dit l'ex-général pour justifier sa course à la présidence. La troisième option étant la plus honorable, il se serait laissé faire par les militaires, qui ont vu en lui le candidat idéal. L'armée avait besoin d'un originaire du sud pour calmer les esprits encore échauffés par l'annulation du scrutin de 1993. Elu grâce au soutien monnayé des membres de cette clique de nordistes, il ne devrait pas trop leur causer de préjudices.

Les gens de son ethnie lui reprochent toujours de les avoir «trahis» en ne trichant pas lors de la transition de 1979 qui a donné le pouvoir à un nordiste. La politique nigériane est souvent démoralisante. Sans trop s'en faire, Olusegun Obasanjo ratisse large en se proclamant «dirigeant détribalisé». C'est peut-être là qu'il a le plus de crédibilité.