Libre! Après quatre ans de détention, Chief Moshood Abiola, vainqueur présumé de l'élection présidentielle annulée en 1993 au Nigeria, va pouvoir sortir de prison. Le secrétaire général de l'ONU l'a annoncé hier au terme d'une visite de trois jours dans le pays. Kofi Annan a affirmé avoir obtenu la libération de tous les détenus politiques. La date exacte de leur relaxe ne sera certainement pas connue avant le 8 juillet, à la fin du mois de deuil décrété par le général Abdulsalam Abubakar suite à la mort du précédent homme fort, le général Sani Abacha.

Depuis la disparition de ce dernier, le nouveau régime a déjà libéré une trentaine de prisonniers de conscience et renvoyé en début de semaine trois des plus proches conseillers du feu dictateur. Le général Abubakar a assuré que la promesse du retour à la démocratie prévu le 1er octobre serait tenue. Mais bien des incertitudes planent encore sur les élections qui doivent y mener. A la mort du général Abacha, il n'y avait qu'un candidat: lui-même. Il faut donc repartir de zéro.

Chief Moshood Abiola aurait accepté la condition de ne pas réclamer son mandat présidentiel, a fait savoir Kofi Annan: «Je ne suis pas assez naïf pour penser que je peux sortir et devenir président», aurait déclaré le milliardaire yoruba au secrétaire général de l'ONU. En 1996, il avait refusé une offre de libération à la même condition. Pour l'opposition nigériane, et surtout les mouvements prodémocratiques qui font grand bruit à Lagos, capitale économique au sud-ouest du pays d'où est issu Moshood Abiola, la nouvelle de sa capitulation est comprise comme une demi-victoire. Hier, plusieurs activistes nigérians étaient amers, car ils insistent pour que le célèbre homme d'affaires, une fois libéré, soit placé à la tête d'un gouvernement d'union nationale.

Mais qui est exactement Moshood Abiola? Au cours de son long séjour en prison, il est devenu le héros de la cause démocratique. A l'époque de sa campagne, il bénéficiait pourtant d'une image bien plus controversée. Self-made-man richissime ayant des intérêts dans la presse, les télécommunications et l'aviation civile, il était connu comme un mécène sportif ayant acquis sa fortune à grand renfort de corruption, et était décrit avant tout comme un ami intime du général Ibrahim Babangida. Ce dernier avait promis de passer la main à un gouvernement civil en août 1993. Mais le processus de démocratisation tourna à la pantalonnade.

Vainqueur malheureux

Deux partis avaient été créés de toutes pièces par le régime militaire pour faire échec aux partis dits «ethniques» et 13 formations politiques furent ainsi interdites. Les deux partis suivaient le modèle anglo-saxon: l'un, la National Republican Convention (NRC), était plutôt conservateur. L'autre, le Social Democratic Party (SDP), plutôt progressiste. Ibrahim Babangida favorisa l'accession de deux de ses amis milliardaires, Bashir Tofa pour la NRC et Moshood Abiola pour le SDP. La NRC ne tarda pas à être associée au nord musulman, d'où provient l'élite militaire, et le SDP au sud à composition largement chrétienne, d'où naissent toujours les contestations. Moshood Abiola lui-même étant Sudiste mais musulman, il récolta un assez large soutien, contrairement aux vœux d'Ibrahim Babangida qui aurait souhaité maintenir la prédominance nordiste.

Moshood Abiola ne lésina pas sur les dépenses. La presse nigériane a dénoncé à l'époque l'achat de votes lors des primaires. A eux deux, les candidats auraient sorti de leur poche quelque 60 millions de dollars. Moshood Abiola se mit à construire des mosquées, à acheter des titres de chef, et surtout promit qu'une fois élu il offrirait à tous les Nigérians eau courante, électricité, routes, logements et université gratuite.

Le 12 juin 1993, 13 millions d'électeurs se rendirent aux urnes dans ce pays de plus de 100 millions d'habitants. Les résultats auraient donné 8 millions de voix à Moshood Abiola et 5 millions à son rival. Les quelque 50 observateurs internationaux déclarèrent les élections libres et équitables, mais elles furent annulées dix jours plus tard par le pouvoir. Moshood Abiola fit la tournée des pays occidentaux et ces derniers imposèrent quelques légères sanctions au Nigeria des militaires. Mais les choses restèrent dans l'état. Un an plus tard, le vainqueur malheureux était envoyé en prison pour avoir clamé son droit. L'impitoyable général Sani Abacha était entré en scène et ne tolérait aucune contestation. Depuis, une des épouses de Moshood Abiola, Kudirat, plaidant la cause de son mari, a été assassinée sans qu'il ait jamais été clairement établi de responsabilité. L'opposition a toujours accusé le pouvoir, d'autres ont parlé de vendetta familiale. Toujours est-il que Kudirat est devenue un symbole et a contribué à l'aura actuelle de son mari. «Le problème n'est pas de savoir si les élections de 1993 étaient parfaites. Le problème est qu'elles ont été annulées et que cela a transformé Abiola en martyr», estime un analyste politique américain. Selon lui, si Moshood Abiola a l'occasion de se présenter au prochain scrutin, il gagnera haut la main. «Il est loin d'être idéal, affirme un opposant nigérian, mais il a déjà reçu un mandat et il ne peut pas faire pire que les militaires». On attend maintenant de savoir si Moshood Abiola sera autorisé à concourir pour une campagne présidentielle dont pas un seul élément n'a encore été mis en place.